«Le Festival de Locarno a, depuis quelques années, connu une telle expansion qu'il s'autonomise du cinéma suisse», confiait le documentariste et président de l'Association romande du cinéma Frédéric Gonseth il y a quelques jours. De fait, pour la première fois depuis des années, aucun film ne représente la Suisse dans le fer de lance du programme: la compétition. Pour être exact, l'un d'entre eux, Azzurro du Valaisan Denis Rabaglia, y fut inscrit avant d'en être retiré peu avant le festival. Azzurro a en effet été appelé à la rescousse dès que l'organisation s'est vue confrontée au désistement du film qui devait clore le festival samedi soir. Denis Rabaglia a donc les honneurs et la visibilité de la clôture. Un choix que le producteur, C-Films à Zurich, a pris d'un commun accord avec le réalisateur et Locarno. Tout est bien qui finit bien.

Sauf que cette version officielle, approuvée par certains comme une vraie et saine décision de producteur, est contrecarrée par les «on-dit» de la Piazza Grande: Azzurro serait un film beaucoup trop grand public, sujet à des problèmes de production et privé, par conséquent, de toute chance au palmarès. Ce genre de discours mine Locarno et, sans doute, Azzurro qui arrive avec un énorme discrédit. Un comble pour une édition où les organisateurs, main dans la main avec, notamment, le Centre suisse du cinéma, tentent justement de dompter un serpent de mer: la représentation suisse à l'intérieur du festival. Par tradition et en plus des films programmés dans les sections dites classiques, tels Jacqueline Veuve dans «Cinéastes du présent» ou les courts métrages dans «Léopards de demain», Locarno possède depuis longtemps un enclos dédié à la production nationale, une section cinéma suisse. Avec les années pourtant, celle-ci est devenue une source de moqueries.

Telle année, elle s'est voulue la plus large possible pour ne vexer personne. Telle autre, elle a été rétrécie et dotée d'un jury. Pour 2000, sa mue est encore plus radicale: huit films seulement, sans palmarès, mais en forme de vitrine intitulée «Appellations Suisse» et ouvertement destinée «aux acheteurs et professionnels du monde entier présents à Locarno». Ces derniers seront-ils appâtés par ce panel qualitatif choisi par un jury composé de membres de l'Association des producteurs, de la SSR-SRG, du Centre suisse, du Festival et de l'Association des réalisateurs? Sauront-ils rester sourds aux critiques de terrasses qui naissent forcément si les jurés trient parmi des œuvres dans lesquelles ils ont, financièrement ou par copinage, des intérêts?

Hors médisances, la question qui se pose aujourd'hui ne concerne pas tant le cinéma suisse que le festival: avec sa stature internationale sans cesse grandissante, Locarno doit-il encore materner la cinématographie nationale? La ligne esthétique de Locarno, de tenue plus rigoureuse que jamais cette année, dessine de nouvelles priorités. A commencer par une section vraiment inédite et proposée pour la première fois: «Kings of the B's (Rois de la série B)».

Au cours de leurs pérégrinations, Marco Müller et ses sélectionneurs ont vu, à travers le monde, trois films inscrits dans des codes et des genres, mais où les cinéastes parvenaient à instiller leurs univers personnels. Peu appropriés pour la compétition mais inscrits dans la politique défendue par le directeur du festival (chercher la singularité dans les systèmes contraignants), ces films méritaient non pas une section prétexte, mais un vrai lieu de confrontation avec le cinéma choyé habituellement par les festivals. Ils étaient d'ailleurs surpris d'être là, l'Américaine Rachel Samuels pour une adaptation victorienne de Robert Louis Stevenson (le gothique et convaincant The Suicide Club), l'Italien Walter Toschi pour un polar sur la mafia des années 70 (le bourru et amusant Un Guidice du Rispetto) et le Japonais Kiyoshi Kurosawa pour la mésaventure d'un couple traqué par le fantôme d'une petite fille (le troublant et funèbre Ko-Rei).

En une petite section dédiée à la débrouillardise, tous trois proposent, chacun à sa manière très singulière, des variations système D sur un thème dont on cherche pourtant l'équivalence, en puissance d'évocation, dans le reste de la sélection: l'insoutenable culpabilité de l'être humain, lorsque, bravant la mort ou la donnant, il reste hanté par ses propres actes.

LOCARNO. 53e Festival international du film, jusqu'au 12 août.

Rens.: 091/756 21 21.

Site: www.pardo.ch