Cinéma

Au Locarno Festival, un film de plus de treize heures, un ex-poète disparu et une forte présence romande

La 71e édition de la manifestation tessinoise, qui s’ouvre en ce jour de fête nationale, est la dernière placée sous la direction du Valdôtain Carlo Chatrian

Carlo Chatrian s’apprête à quitter le Locarno Festival pour reprendre les rênes de la prestigieuse Berlinale. Sa nomination en Allemagne vient en quelque sorte valider le travail effectué au Tessin par celui qui a collaboré avec la manifestation pendant une quinzaine d’années avant d’en devenir en 2013 le directeur artistique.

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Le natif du val d'Aoste aura profité de son règne pour durcir la Compétition officielle avec des propositions parfois radicales tentant – sans toujours y parvenir – de repousser les frontières narratives et esthétiques d’un art qui, du haut de ses 123 ans, est encore en pleine adolescence. Un âge où on se cherche.

Carlo Chatrian aura par exemple proposé aux festivaliers de très longs métrages, comme From What Is Before, du Philippin Lav Diaz (5h38, Léopard d’or en 2014), ou Happy Hour, du Japonais Ryusuke Hamaguchi (5h17, Prix d’interprétation féminine collectif en 2015). Cette année, il bat deux records: celui du nombre de titres en Compétition (15 seulement), mais surtout du film le plus long. La flor, de l’Argentin Mariano Llinas, affiche une durée de 808 minutes, à savoir treize heures et vingt-huit minutes! Deux solutions s’offrent aux cinéphiles qui tenteront l’expérience: voir ce film fleuve en huit actes ou en trois parties. Logiquement, aucune séance en un seul bloc n’a été agendée.

Qu’attendre d’un film si long? A en croire les premières rumeurs, La flor serait une réponse du cinéma aux séries télé. Il ne s’agirait pas d’une seule histoire, mais de plusieurs récits différents abordés chacun à la manière d’un film de genre. Intrigant, forcément.

Les Romands seront de la partie

Parmi les 14 autres réalisateurs en Compétition, on trouve des noms connus, comme celui du prolifique Coréen Hong Sang-soo, habitué des grands festivals internationaux et de Locarno, où il avait remporté le Léopard d’or 2015 avec Un jour avec, un jour sans. Dans Gangbyun Hotel, il raconte les retrouvailles d’un vieux poète avec ses deux fils. A l’opposé, l’Américain Kent Jones présente son premier long métrage de fiction, Diane, l’histoire d’une femme confrontée à la solitude, elle qui a toujours vécu pour les autres. Un film très attendu du fait du passé de son auteur: ancien critique aux Cahiers du Cinéma, directeur du New York Film Festival, Kent Jones a signé de nombreux livres et quelques documentaires, dont Hitchcock/Truffaut (2015), sur la genèse d’une rencontre mythique qui donnera naissance à un ouvrage culte.

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Seul Suisse en Compétition, Thomas Imbach présente avec Glaubenberg une œuvre qui ne manquera pas de faire parler d’elle, parlant d’un amour adolescent obsessionnel et incestueux d’une sœur pour un frère. Des réalisateurs helvétiques, il y en aura beaucoup dans les autres sections, dont un nombre important de Romands. Le Valaisan Denis Rabaglia aura par exemple les honneurs de la Piazza Grande avec son film italophone Un nemico che ti vuole bene, tandis que le Genevois Nicolas Wadimoff se voit sélectionné par la toujours pertinente Semaine de la critique – dédiée au documentaire de création – avec L’Apollon de Gaza. A l’enseigne des Cinéastes du présent seront montrés les premiers longs de Nicole Vögele (Closing Time) et Antoine Russbach (Ceux qui travaillent). Et hors Compétition, enfin, ce sont les dernières réalisations de Stéphane Goël (Insulaire) et Stéphanie Chuat et Véronique Reymond (Les dames) qui seront dévoilées. Au total, toutes catégories et formats confondus, une quinzaine de réalisateurs romands seront de la fête.

Chaque année, le Locarno Festival célèbre également des grands noms du 7e art de même que le cinéma du patrimoine, avec par exemple une intégrale du grand mais quelque peu oublié Leo McCarey (1898-1969).

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Dans le cadre de sa 71e édition, il remet son Léopard d’honneur à Bruno Dumont, dont la filmographie est l’une des plus surprenantes et passionnantes du cinéma français récent. L’occasion de (re)découvrir des films comme La vie de Jésus (1997) et L’humanité (1999), mais aussi de déguster en première mondiale sa mini-série en quatre épisodes CoinCoin et les Z’inhumains, suite de son fameux P’tit Quinquin, qui, en 2014, l’avait vu se plonger dans un cinéma décalé, entre burlesque et bande dessinée.

Meg Ryan et Ethan Hawke distingués

Autre continent, autre genre: le Leopard Club Award va à Meg Ryan, comédienne quelque peu oubliée mais qui avait fait les grandes heures du cinéma américain populaire des années 1980-1990. L’Excellence Award, quant à lui, va à son compatriote Ethan Hawke, révélé très jeune avec Explorers (Joe Dante, 1988) puis le cultissime Cercle des poètes disparus (Peter Weir, 1989). Il mène depuis une passionnante carrière, entre cinéma mainstream et d’auteur, à l’image de sa fructueuse collaboration avec Richard Linklater (huit films sous sa direction, dont l’acclamé Boyhood). Le Texan dévoilera sur la Piazza Grande Blaze, biopic qu’il a consacré au musicien country folk Blaze Foley.

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Au lendemain de ce 71e Locarno Festival, qui s’annonce gargantuesque et s’achèvera avec la venue de Jean Dujardin pour I Feel Good, de Benoît Delépine et Gustave Kervern, il sera temps de s’intéresser à la succession de Carlo Chatrian.

Une année ou presque après le déclenchement de l’affaire Weinstein et du tsunami #MeToo, la nomination de sa successeure – ou de son successeur – sera, quoi qu’il arrive, scrutée de près.


Locarno Festival, du 1er au 11 août.

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