Que penseront la directrice du Festival de Locarno Irene Bignardi et son président Marco Solari lorsque, passé le repos du juste, ils tomberont sur leur note d'intention respective écrite, avant la manifestation, pour le catalogue officiel? Ils seront sans doute tous deux satisfaits d'avoir dépassé leurs objectifs. «L'année de la confirmation», appelée de ses vœux par Marco Solari, a bien eu lieu. Son deuxième festival a rencontré un succès inédit.

Avec plus de 110 000 entrées sans compter celles de la Piazza Grande, la fréquentation des salles a fait un bond de plus de 26%, selon les statistiques arrêtées dimanche matin. L'ouverture de deux nouvelles salles, La Sala et L'Altra Sala, explique en grande partie cette augmentation. La Piazza Grande, quant à elle, avait atteint son audience limite vers la fin des années 80, soit une moyenne de 8000 sièges occupés chaque soir. Elle s'est donc logiquement remplie comme l'an dernier, avec environ 80 000 entrées. Au total, Locarno frôle donc la barre record des 200 000 chaises et fauteuils occupés!

«L'alternative qui s'offrait à nous, écrivait Marco Solari avant le festival, consistait à nous satisfaire de l'infrastructure existante ou à procéder à des investissements. Pour moi, la décision était évidente.» Et elle s'avère payante en tout point. Contre la suspicion d'éparpillement ou de folie des grandeurs que suscitait l'explosion du budget (9,3 millions de francs, c'est-à-dire 1 million de plus que l'an dernier et le double d'il y a dix ans), le festival s'est comme ramassé sur lui-même, évitant au mieux les problèmes d'horaires et de communication, envoyant surtout aux oubliettes les cafouillages et l'étalage au grand jour des crises d'organisation auxquelles la précédente direction, celle de Marco Müller, avait habitué les festivaliers.

C'est peut-être grâce à cette concentration des forces, innovante dans un festival qui fut trop longtemps (jusqu'en 2000) dirigé comme une PME familiale, que les choix ainsi que la personne même d'Irene Bignardi bénéficient d'un très important capital de sympathie. Cet élan sans condition offert par le public s'est manifesté chaque jour. Il a totalement accrédité la note d'intention rédigée pour le catalogue par la directrice, qui préfère se faire appeler directeur: «Ce qui rend le festival du film de Locarno unique, c'est un mélange de qualités que j'appréciais auparavant, en tant que spectateur et journaliste. Je l'apprécie encore plus maintenant que j'en suis le directeur, depuis que je connais le prix et la fatigue nécessaires pour le construire tel qu'il est: un mélange particulier où se retrouvent la curiosité, la passion, la recherche de choses singulières, une envie d'explorer, la cordialité, le ton informel, en masquant – comme on disait de Fausto Coppi – l'effort avec le style.»

Masquer l'effort avec le style. Si l'organisation y est parvenue, le public aussi. Notamment dans ce qui restera comme un des moments forts de cette édition 2002: trois à quatre mille personnes, selon Marco Solari, ont assisté à la projection du thriller The Bourne Identity, vendredi soir, sous une pluie battante. Pour la première fois dans l'histoire du festival, décision avait été prise de maintenir la séance alors qu'il pleuvait déjà avant son commencement. D'ordinaire, même sans pluie mais en cas de simple doute, tout le monde était envoyé dans les salles.

Mais, comme l'expliquait Marco Solari très préoccupé quelques heures plus tôt, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire: «Certains spectateurs qui viennent de très loin pour une soirée sur la Piazza Grande, nous ont demandé de projeter les films malgré tout. J'en ai même vu pleurer d'avoir fait un long voyage pour se retrouver en salle!»

Le choix était donc offert: Piazza Grande ou salle du Fevi. Et la moitié du public potentiel de la grande place a préféré l'extérieur! Ces milliers de spectateurs, parterre de parapluies et de pèlerines, ont peut-être extrait l'une des épines du pied du Festival: les mauvais temps. La salle du Fevi ne possède pas autant de sièges que la Piazza Grande, si bien que, depuis des années, le festival envisage de couvrir la Rotonda, l'immense rond-point à la sortie de la ville direction Ascona ou de couvrir carrément la Piazza. Le parapluie et la pèlerine ont montré une solution moins compliquée. De quoi prouver la curiosité infatigable des spectateurs, leur patience, leur bienveillance. Des gages sans prix, fermement acquis par un festival qui peut, c'est manifeste depuis vendredi, envisager son expansion dans un climat parfois pluvieux, mais de totale confiance.