A l’heure du 70e (4/4): 2001-2017

Locarno, l’éphémère capitale politique

Courtisés chaque jour lors d’une réception, les politiciens en profitent aussi pour multiplier les contacts informels dans une ambiance conviviale

Il est près de 21 heures en ce 2 août 2017. La nuit caniculaire tombe gentiment sur le cloître de l’ancienne Scuola Magistrale où s’est déroulée la cérémonie d’ouverture du Locarno Festival. Le conseiller fédéral Alain Berset a quitté les lieux depuis longtemps. Mais devant le buffet des petits fours, deux hommes s’attardent: Bixio Caprara et Matthias Aebischer. Le premier, président du PLR tessinois, est là pour «vendre» la candidature d’un Tessinois au Conseil fédéral. Le deuxième, conseiller national socialiste, multiplie les contacts pour défendre au mieux les budgets de la culture sous la Coupole fédérale. Alors que sur la piazza Grande, le film commence tantôt, ils se disent qu’ils se reverront quelques jours plus tard avant de se quitter.

En cette fin de vacances, le festival est plus qu’un événement culturel drainant les cinéphiles du monde entier. Il offre aussi une plateforme de rencontres qui en a fait au fil des ans le théâtre de la rentrée politique suisse. Ces jours-ci, ne cherchez surtout pas à rencontrer les élus à Berne, ils sont tous à Locarno!

Le cinéma au second plan

Ah, Locarno, son lac et ses palmiers… Les politiciens succombent tous à ce charme méditerranéen. «Ici, vous pouvez vivre l’esprit latin. Que ce soit dans la lumière du lac Majeur le jour ou sous les étoiles le soir, tout incite à l’ouverture d’esprit et à la disponibilité envers l’autre», relève Bixio Caprara. Matthias Aebischer confirme. A Locarno, c’est encore les vacances, mais plus tout à fait. Durant une semaine, il passe ici les matinées en famille avec ses trois filles, court de séance en séance l’après-midi avant d’aller voir des films le soir.

C’est pourtant dans cette ambiance conviviale et décontractée comme jamais que commencent les choses sérieuses. Chaque jour et soir, les politiciens sont courtisés par une entreprise – le plus souvent un partenaire du festival – ou par une organisation professionnelle comme le Groupe des auteurs, réalisateurs et producteurs (GARP), qui en profitent pour soigner leurs contacts avec la Berne fédérale.

Désigné comme candidat du PLR tessinois pour la succession de Didier Burkhalter au Conseil fédéral, Ignazio Cassis assistera à pas moins de six de ces réceptions, lors desquelles il tentera de convaincre ses pairs que le besoin d’un Tessinois au gouvernement est plus urgent que celui d’une femme. Pour sa part, le socialiste bernois Matthias Aebischer l’écoutera d’une oreille distraite: il a d’autres préoccupations en tant que président de Cinésuisse, de Pro Velo et du groupe parlementaire du sport.

Le «dîner républicain» de Frank A. Meyer

Et le cinéma dans tout cela? Il passe au second plan. «Rares sont les politiciens qui peuvent citer le titre du film à la projection duquel ils sont invités le soir», sourit Matthias Aebischer. Un moindre mal en l’occurrence pour le Tessin et son président du Conseil d’Etat, Manuele Bertoli: «Pour nous, c’est une bonne occasion de faire découvrir notre canton, au-delà des clichés, aux Romands et Alémaniques. Peu de gens savent que notre économie, qui s’est beaucoup diversifiée, se porte bien et que le Tessin est aussi un lieu de formation», ajoute-t-il.

L’attrait du festival pour la politique ne date pas d’hier. En marge de la manifestation, l’éditorialiste du groupe Ringier Frank A. Meyer a créé en 1974 déjà un événement politique et culturel unique en Europe. Dans le jardin d’un grand hôtel d’Ascona, il offre un «dîner républicain», selon l’expression de l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss: il tient à ce qu’il n’y ait qu’une seule table d’honneur pour tous, de la grandeur d’un court de tennis désormais.

Kohl, Schröder…

Cette réception exclusive a toujours été entourée de mystère. Il n’existe aucune liste des prestigieux invités dont ont fait partie les ex-chanceliers allemands Helmut Kohl et Gerhard Schröder. A l’occasion de ce repas, la Fondation Hans-Ringier décerne un «Prix européen de la culture politique», qu’ont déjà reçu, entre autres, les deux hommes qui marquent la politique européenne d’aujourd’hui, le président de l’UE, Donald Tusk, et celui de la Commission, Jean-Claude Juncker.

L’actuel président du festival, Marco Solari, ne peut que se réjouir de l’importance politique qu’a prise Locarno au fil des décennies. A l’époque où il dirigeait le tourisme tessinois dans les années 70, on n’y voyait aucun conseiller fédéral. Aujourd’hui, Alain Berset y présente chaque année les objectifs de sa politique culturelle. Et il n’est pas le seul à y venir.

«Pas du lobbyisme»

Quant aux entreprises qui convient les politiciens à leur réception, elles jurent qu’elles ne sont pas là pour faire du lobbyisme. Ainsi, pas question pour la SSR, qui invite à une «nuit blanche» le 5 août dès 23 h, d’y faire passer un message pour combattre l’initiative «No Billag», pour la suppression de la redevance. «Nous sommes un partenaire majeur du cinéma suisse. C’est l’occasion de célébrer cette collaboration», insiste Daniel Steiner, responsable de la communication de la SSR. Quant au directeur général des CFF, Andreas Meyer, il conclut par cette sublime formule: «Notre réception est l’occasion de rencontrer nos clients et partenaires dans une atmosphère conviviale pour rêver ensemble à des projets futurs.»


Le «glamour», ce mal nécessaire

Bien sûr, en 1960, Marlene Dietrich a honoré le festival de sa présence et cultivé ses mystères, laissant tomber: «Comme actrice, j’appartiens à l’album de souvenirs, et cet album reste muet.» C’est un souvenir que Locarno chérit. Sinon, le rendez-vous manifeste une retenue très helvétique à l’égard des stars, privilégiant traditionnellement le contenu des films et la réflexion de leurs auteurs aux selfies des mannequins anorexiques qui se pavanent à Cannes.

Cette discrétion que sous-tend une cinéphilie ardente est publiquement remise en question en 2008 au cours d’un débat intitulé «Glamour! Carpets! Awards!» Le président Marco Solari y rappelle le credo du festival: du contenu, pas de glamour, ni de tapis rouge. Le directeur Frédéric Maire confirme: «Nous privilégions les films.» Nicolas Bideau contre-attaque. Le responsable de la section cinéma de l’Office fédéral de la culture n’a rien contre le contenu, mais il aimerait bien le présenter sur tapis rouge. Cette vive controverse a laissé une cicatrice sur le festival, mis au défi de trahir sa vocation – sans même avoir les moyens matériels de débaucher des people, ce chétif avatar des stars «glamoureuses» d’antan.

D’Irene Bignardi («On n’a pas de grandes stars, on cherche d’autres valeurs») à Olivier Père («Pas de tapis rouge, mais un écran blanc. Je ne pense pas que la mission de Locarno soit de faire venir Tom Cruise ou Angelina Jolie. Ce ni n’est ni dans nos moyens, ni dans nos désirs prioritaires»), les directeurs artistiques s’accordent pour conjurer le spectre hideux du bling-bling tel qu’il se pratique au Zurich Film Festival.

Cerise sur le gâteau

Méfiant à l’égard des paillettes, le festival a toutefois su s’affranchir de ses pudeurs et de ses complexes. Il accueille des vedettes avec respect et sans se départir de ses exigences culturelles. Glamour et cinéphilie ne sont pas inconciliables. «Avec un peu d’intelligence, on peut allier les deux, pense Carlo Chatrian, directeur depuis 2013. Le glamour en soi n’est pas très intéressant. Et il y a des gens qui ont du glamour et des choses à dire.»

Les stars locarnaises ont pour nom Ken Loach, Susan Sarandon, Dario Fo, Nanni Moretti, Michel Piccoli, Gérard Depardieu, Abel Ferrara, Isabelle Huppert, Bruno Ganz, Alain Tanner, Abbas Kiarostami, Aki Kaurismäki, Fredi M.Murer, Fernand Melgar, Milos Forman, Fanny Ardant, Golshifteh Farahani, Lionel Baier, Claudia Cardinale… Quant aux occasionnelles apparitions hollywoodiennes, Anthony Hopkins, Daniel Craig, Harrison Ford, Will Smith et Kirk Douglas (en vidéo), elles sont la «cerise sur le gâteau», selon Marco Solari.


Trois questions à…

Frédéric Maire, directeur artistique de 2006 à 2009

Le Temps: Chaque directeur artistique du Locarno Festival a d’une manière ou d’une autre permis à la manifestation d’évoluer. Comment résumeriez-vous votre mandat?

Frédéric Maire: A l’image de la traditionnelle signalétique, qui a évolué sous ma direction en trois dimensions et en mouvement, avec un léopard vivant sur l’écran, je pense m’être naturellement inscrit dans la continuité de l’histoire de la manifestation, en privilégiant la découverte de nouveaux talents et l’inventivité esthétique. Avec notre équipe de sélectionneurs, dont l’actuel directeur Carlo Chatrian, nous avons révélé de nombreux auteurs aujourd’hui confirmés, comme l’Iranien Asghar Farhadi, primé depuis à Berlin, Cannes et aux Oscars, ou le cinéaste d’animation japonais Mamoru Hosoda, considéré comme le digne successeur de Hayao Miyazaki. Nous avons également renforcé la place du cinéma suisse, en mettant en lumière des cinéastes comme Lionel Baier, Frédéric Mermoud, Fernand Melgar (Lauréat du Léopard d’or Cinéaste du présent pour La Forteresse) et Andrea Staka qui, avec Das Fräulein, redonnait enfin à la Suisse un Léopard d’or, vingt ans après Höhenfeuer.

- Quel est votre meilleur souvenir, ou votre plus grande fierté?

- A titre personnel, je garde un souvenir ému de la rétrospective consacrée à Nanni Moretti, réputé plutôt avare de sa personne. Il a accepté de travailler avec nous à un grand livre d’entretiens, le premier du genre. Très disponible, il est resté plus d’une semaine à Locarno pour présenter ses films, assurer une masterclass et tenir une conférence-spectacle sur le tournage de Journal intime. Il a même réalisé tout exprès un Film Quiz qui fait désormais partie de sa filmographie officielle. Que du bonheur!

- Quelle place occupe aujourd’hui selon vous le festival sur la scène internationale des manifestations cinématographiques, où la concurrence est de plus en plus rude?

- La concurrence a toujours été rude, elle a juste changé. Le numérique aidant, l’offre de films a augmenté – mais pas forcément celle des films intéressants. Les festivals voisins dans le temps comme Karlovy Vary et San Sebastian ont perdu un peu de leur importance. Venant deux semaines après Locarno, Venise est toujours le concurrent direct, en particulier pour les films italiens et hollywoodiens, et Toronto a pris une énorme importance. Néanmoins, pour ce qui est de la politique de recherche de nouveauté qui fait partie de l’ADN du festival, j’ai le sentiment que Locarno s’est même renforcé ces dix-quinze dernières années, devenant notamment une alternative plus que crédible aux sections parallèles de Cannes et Venise.

Olivier Père, directeur artistique de 2010 à 2012

Le Temps: Chaque directeur artistique du Locarno Festival a d’une manière ou d’une autre permis à la manifestation d’évoluer. Comment résumeriez-vous votre mandat?

Olivier Père: J’ai ébauché plusieurs changements au niveau de l’organisation et du mode de fonctionnement du festival, afin de le rendre encore plus dynamique et excitant pour le public et les professionnels qui le fréquentent. Nous avons tenté de développer les contacts avec les cinéastes et producteurs du monde entier, d’insuffler au festival notre passion du cinéma, de proposer aussi une réflexion et des échanges d’idées autour des films que nous présentions quand cela était possible.

- Quel est votre meilleur souvenir, ou votre plus grande fierté?

- D’abord, j’ai été heureux de travailler avec l’équipe du festival, qui m’a beaucoup aidé; j’ai noué avec certaines personnes qui se reconnaîtront des liens d’amitié et de complicité très forts. Je suis fier d’avoir participé à la révélation sur la scène internationale de jeunes réalisateurs extrêmement talentueux, à propos desquels nos espoirs étaient fondés. Je pense particulièrement à Nadav Lapid (Le Policier), Alex Ross Perry (The Color Wheel) et Katsuya Tomita (Saudade). Je garde également un excellent souvenir de la présence de Gérard Depardieu à Locarno. Il a fait preuve de beaucoup de gentillesse et de disponibilité, et a dit de belles choses sur le cinéma et sa relation avec Maurice Pialat – nous avions choisi de montrer les quatre films qu’il a tournés avec le grand réalisateur français. Un homme charmant et intelligent, différent de l’image que renvoient de lui certains médias. Mais il y a eu d’autres moments inoubliables avec d’autres invités, acteurs ou cinéastes.

- Quelle place occupe aujourd’hui selon vous le festival sur la scène internationale des manifestations cinématographiques, où la concurrence est de plus en plus rude?

- Il n’y a pas beaucoup de grands festivals internationaux qui accordent aujourd’hui autant d’importance à la création cinématographique – sous toutes ses formes – et à la recherche de nouveaux talents. A Locarno, on peut découvrir des premiers films étonnants et des jeunes réalisateurs ambitieux et courageux venus du monde entier. Je suis admiratif du travail de Carlo Chatrian et de son équipe, qui parviennent à montrer à chaque édition des films extraordinaires et inattendus, capables d’enchanter les passionnés de cinéma attentifs aux frémissements de la création contemporaine.


Quelques films marquants au palmarès

2001 Lagaan, d’Ashutosh Gowariker (Prix du Public UBS); Tous à table, d’Ursula Meier (court métrage); Crevetten, de Petra Volpe (court métrage).

2002 Tan de Repente, de Diego Lerman.

2003 L’Escalier, de Frédéric Mermoud (court métrage); Ixième, le Journal d’un prisonnier, de Pierre-Yves Borgeaud.

2004 Private, de Saverio Costanzo (Léopard d’or).

2006 Das Fräulein, d’Andrea Staka (Léopard d’or); Tarachime, de Naomi Kawase; Das Leben der Anderen, de Florian Henckel von Donnersmarck (Prix du Public UBS).

2007 Ai no yokan, de Masahiro Kobayashi (Léopard d’or).

2008 La Forteresse, de Fernand Melgar.

2009 She, A Chinese, de Xiaolu Guo (Léopard d’or); Giulias Verschwinden, de Christoph Schaub (Prix du Public UBS).

2010 Han jia, de Li Hongqi (Léopard d’or).

2011 Abrir puertas y ventanas (Back to Stay), de Milagros Mumenthaler (Léopard d’or); Hashoter (Policeman), de Nadav Lapid.

2012 La Fille de nulle part, de Jean-Claude Brisseau (Léopard d’or); Camille redouble, de Noémie Lvovsky (Variety Piazza Grande Award).

2013 Historia de la meva mort, d’Albert Serra (Léopard d’or); E Agora? Lembra-Me de Joaquim Pinto; Tableau noir, d’Yves Yersin.

2014 Mula sa kung ano ang noon, de Lav Diaz (Léopard d’or).

2015 Ji-geum-eun-mat-go-geu-ddae-neun-teul-li-da(Right Now, Wrong Then), de Hong Sang-soo (Léopard d’or); Cosmos, d’Andrzej Zulawski.

2016 Godless, de Ralitza Petrova (Léopard d’or); Inimi cicatrizate (Scarred Hearts), de Radu Jude; Moka, de Frédéric Mermoud (Variety Piazza Grande Award).


Episodes précédents

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