Cultivant la mémoire du cinéma, le Festival de Locarno donne l’occasion de revoir des films culte, de ceux qui troublent les adolescent ou les aident à grandir, de ceux qui ne passent pas à la télévision et peinent à exister sur support numérique, de ceux dont le souvenir s’efface mais la lumière demeure. Par exemple «Portier de Nuit «(1974), de Liliana Cavani, et «Mauvais Sang» (1986), de Leos Carax. Trente-huit ans et vingt-six ans ont passé depuis la première et unique vision de ces jalons. C’est avec appréhension qu’on retourne à ces émotions lointaines.

«Portier de Nuit» n’est pas un film aimable. Dans la Vienne crépusculaire de l’après-guerre, une rescapée des camps de concentration, Lucia, découvre que son tortionnaire est portier de nuit dans le grand hôtel où elle est descendue avec son mari. Ils se reconnaissent au premier regard. Pour Maximilian et ses amis, la jeune femme est une menace. Son témoignage pourrait le mener à la potence. Faut-il l’éliminer comme d’autres témoins? Bourrelé de remords et toujours hautain, puissamment aimanté par sa victime, Maximilian entame avec elle une relation sadomasochiste. Cette pulsion de mort librement consenties entraine les amants sulfureux vers l’inéluctable conclusion.

A sa sortie, le film a fait scandale. Les blessures de 39-45 étaient encore fraîches. Qu’une victime puisse aimer son bourreau, qu’un nazi puisse éprouver des sentiments paraissait inconcevable, contre-nature. Maintenant qu’on est familiarisé avec le syndrome de Stockholm, la relation de Maximilian et Lucia semble évidente. Le venin de «Portier de Nuit», union sacrée d’Eros et de Thanatos, n’en reste pas moins redoutable. Le film tient sur la performance des deux comédiens : Charlotte Rampling, gracile, livide, la lèvre ourlée, le regard réprobateur a le charme suave d’une orchidée vénéneuse. Et Dirk Bogarde déploie ce génie dramatique qui est l’apanage des comédiens anglais: l’ombre d’un rictus suffit à exprimer les tourments de son âme. Lorsqu’il fait livrer à Lucia, à demi nue sous sa casquette SS, la tête d’un prisonnier qui l’importunait, son rire d’enfant pervers s’avère glaçant.

«Mauvais Sang», c’est autre chose. Un manifeste esthétique. L’ «A Bout de souffle» d’une génération. Un cri juvénile poussé au mitan des 80’s par un jeune cinéaste dont on pensait qu’il deviendrait un géant. Ce second film de Leos Carax s’inscrit au tournant des traditions. Il perpétue le film de gangsters des années 50 et témoigne de l’explosion du vidéo clip. Il se réclame de Godard par sa façon de destructurer le récit, par son emploi décalé de la musique, par ses jeux de mots – Piccoli se rase sinon il pique au lit… Il se réfère à Cocteau en brossant un univers irréel plein de jeux d’enfants terribles. Le poète est nommément cité, c’est un inspecteur de police qui finit une balle dans le front. Il y a même une rencontre amusante entre François et Paul, c’est-à-dire Piccoli et Reggiani, douze ans après le film de Sautet ( «Vincent, François, Paul et les autres»)

«Mauvais Sang» transpire les angoisses de 1986 et baigne dans un climat de fin du monde. La comète de Halley provoque une accablante canicule, comme dans «L’Etoile mystérieuse». L’intrigue s’organise autour d’un virus tuant «les amants qui font l’amour sans amour», transposition transparente du terrifiant sida.

Alex (Denis Lavant) veut refaire sa vie. Il quitte Lise sa bien aimée. Il a besoin d’argent. Comme il a des doigts de fée, il est engagé pour faire un coup par vieux truand (Piccoli) sommé de rembourser l’Américaine, une vieille peau cruelle veillée par un séide hargneux (joué par Hugo Pratt…)

Dans la boucherie chevaline désaffectée où les bandits se planquent, Alex rencontre Anna (Juliette Binoche). Ils passent la nuit à flirter – Alex, surnommé Langue pendue parce qu’il ne parle pas, s’avère extrêmement bavard. Aujourd’hui, la section centrale de «Mauvais Sang» consacrée aux discussions d’Alex et d’Anna ferait fuir les adolescents. Il y a un quart de siècle, leurs prédécesseurs vibraient pour ces trouvailles poétiques. Exemple: «J’aime les femmes dans les miroirs», dit Alex. «C’est commode», dit Anna.

Les comédiens sont extrêmement touchants. Piccoli en gangster enfantin qui a peur du noir. Juliette Binoche, en «femme qui ne fait pas moderne», mignonne comme une star du muet, toute en douceur lunaire – quand on pense à l’actrice insupportablement exhibitionniste qu’elle est devenue… Et Denis Lavant, juvénile, intense, le visage lisse sous une brosse drue, ombrageux et craquant quand il fait le clown. Il porte la scène culte du film culte, ce long travelling sur «Modern Love» de Bowie au cours duquel il court, danse, boxe le vide et fait la roue dans une échappée belle irrésistible.

Hormis quelques afféteries stylistiques inhérentes aux années 80 (voir les œuvre de MM. Beinex et Besson), «Mauvais Sang» fouette les sangs comme au premier jour.