Cinéma

A Locarno, ce n’est pas le glamour qu’on prime

La 69e édition du Festival del Film peut s’enorgueillir d’une Compétition de qualité. Ainsi que d’une programmation intelligente et variée sur la Piazza. Le Pardo d’or va à «Godless», un film bulgare irréprochablement glauque

Selon l’Evangile de Francesco Rosi, le Christ s’est arrêté à Eboli. Selon celui de Ralitza Petrova, il n’a jamais mis les pieds en Bulgarie. Elle le démontre dans Godless (Impie), un film qui descend au plus bas des bas-fonds, là où l’espoir patauge dans le yaourt moisi.

Gana s’occupe à domicile de personnes âgées atteintes de démence. Elle en profite pour voler leurs papiers d’identité, ainsi que d’occasionnels opiacés, pour les revendre au marché noir, et entretient une relation hébétée avec son copain, aussi camé qu’elle. Elle entrevoit la lumière auprès d’un patient qui dirige un chœur, mais le réel se rappelle à elle. Un vieux plus lucide que les autres est assassiné et Gana prend la route qui mène aux grottes, là où finissent les témoins gênants.

Le Jury international du Festival del Film Locarno, présidé par le cinéaste mexicain Arturo Ripstein, attribue le Pardo d’oro au plus glauque des films en Compétition. Godless reçoit aussi une mention du Jury Œcuménique – histoire d’inciter Dieu à passer un week-end à Sofia? Quant à Irena Ivanova qui, teint terreux, cheveu filasse, regard d’huître cuite, interprète Gana, sa prestation antiglamour lui vaut le prix de la meilleure actrice.

Vitalité roumaine

Le Jury est mieux inspiré lorsqu’il décerne un Prix spécial à Inimi Cicatrizate (Scarred Hearts), de Radu Jude. En conjuguant le pourrissement osseux des tuberculeux et la montée des fascismes, cette bouleversante évocation de la vie dans un sanatorium des bords de la Mer noire pendant les années 30 témoigne une nouvelle fois de l’impressionnante vitalité du cinéma roumain.

O Ornitologo, un voyage initiatique au fond de la forêt portugaise, vaut à Joao Pedro Rodriguez le prix de la Meilleure réalisation. Andrzej Seweryn est sacré meilleur acteur pour sa prestation dans Ostatnia Rodzina (The Last Family), un Festen polonais. Enfin, Mister Universo, de Tizza Covi et Rainer Frimmel, qui s’attache au pas d’un jeune dompteur de fauves parti retrouver un porte-bonheur perdu, décroche une Mention spéciale. Ce petit film attachant est le préféré du FIPRESCI (Fédération internationale des Critiques de Cinéma).

La section Cinéastes du présent distingue El Auge del Humano, d’Eduardo Williams – aussi primé dans la catégorie meilleure première œuvre.

Cap redressé sur la Piazza Grande

Naguère, le public de la Piazza Grande était gavé de feelgood movies hyperglycémiques. Alors il votait marhsmollow et primait des niaiseries à la confiture de massepain. Cette année, la programmation a redressé le cap et proposé de belles choses. Derrière l’extraordinaire Stephan Zweig, adieu l’Europe, on a pu applaudir un western mozambicain (Comboi de Sal e Açuar), un biopic pictural inspiré (Paula), un film de zombies pas bête (The Girl With All the Gifts), un poème surréaliste de Jodorowsky (Poesia sin fin), une fantaisie bollywoodienne (Mohenjo Daro)…

Le Prix du public à Ken Loach

Cette stimulation intellectuelle et émotionnelle a valu le Prix du Public UBS à I, Daniel Blake, de Ken Loach, bouleversante évocation de la working class anglaise à l’heure du libéralisme économique décomplexé. Et Moka, de Frédéric Mermoud, reçoit le Variety Piazza Grande Award.

Un jury composé par les critiques du magazine professionnel américain attribue ce prix à une œuvre se distinguant par ses qualités artistiques et son potentiel commercial. L’autre jour, deux Vaudois macérant dans le provincialisme honteux, voyaient dans ce thriller lémanique le modèle du film suisse sans scénario. Variety, le magazine qui fait la pluie et le beau temps dans le cinéma américain, n’a pas tenu compte de leur remarque.


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