1980-1999

Locarno, le plus grand des petits festivals

Sous la houlette de deux brillants directeurs, David Streiff et Marco Müller, la manifestation tessinoise arpente le monde, révèle la richesse des cinématographies iranienne et chinoise, découvre des talents. Elle rayonne en Suisse et à l’étranger. Troisième chapitre de notre parcours historique

Le Festival de Locarno fête cette année ses 70 ans, comme celui de Cannes, En quatre périodes, nous évoquons l’histoire de cette manifestation, l’une des plus importantes d’Europe dans son genre, qui réussit à rassembler tous les publics.

Les épisodes précédents

L’onde de choc de mai 1968 se résorbe. Les cinéphiles et le festival investissent désormais leur énergie dans la défense et l’illustration du cinéma d’auteur, opposé aux films produits par la grande industrie, et défrichent des terres inconnues. Deux hommes d’exception, Raimondo Rezzonico à la présidence et David Streiff à la direction artistique, accompagnent cette mutation. Le pragmatisme du premier, la curiosité du second vont sortir la manifestation des chiffres rouges et en assurer le rayonnement international.

Liée à l’ouverture de nouveaux espaces, la Morettina en 1980, le FEVI en 1988, la fréquentation est en hausse continuelle: on recense 40 000 spectateurs en 1983 et 107 000 en 1989. Mais le succès implique des investissements: il faut de nouvelles infrastructures et plus de collaborateurs. Rezzonico contrecarre la spirale financière en faisant appel au mécénat d’entreprise. Locarno doit aussi lutter contre la concurrence de Cannes, Venise et Berlin qui marchent sur ses plates-bandes de défricheur en attirant les jeunes talents. Ainsi, en 1989, Cannes attribue la Palme d’or à Steven Soderbergh, 26 ans…

La route de l’Iran

David Streiff innove. Il brise un tabou en invitant les films réalisés par la télévision dans la section TV-Movies. Il imagine les Léopards de demain où concourent les premiers courts-métrages des cinéastes de Suisse et d’ailleurs, tandis que Jean Perret, futur directeur de Visions du Réel, montre des documentaires de création dans la Semaine de la critique. La programmation atteint une qualité supérieure. Sur la Piazza, on découvre Furyo, Pauline à la plage, Vivement dimanche, Dans la Ville blanche En 1987, c’est l’extase avec un brelan royal: Sous le Soleil de Satan, de Pialat, Les Ailes du désir, de Wim Wenders, et Intervista, de Fellini…

La route de la notoriété mondiale passe par Locarno pour les réalisateurs iraniens, Abbas Kiarostami, puis Mohsen Makhmalbaf, et Jafar Panahi. C’est là aussi que les cinéastes de Chine populaire et de Taïwan, tels Chen Kaige et Zhang Yimou avec Terre jaune, se font connaître. Des débutants américains nommés Spike Lee ou Jim Jarmusch (Léopard d’or avec Stranger than Paradise) tirent leur épingle du jeu. En 1991, après dix années d’excellence, David Streiff part diriger l’Office fédéral de la culture.

Cet homme de culture est remplacé par un passionné autrement fantasque. L’anthropologue Marco Müller a dirigé les festivals de Pesaro et de Rotterdam avant de reprendre la direction artistique de Locarno en 1992. Brillant cinéphile auréolé d’un prestige international, il a un caractère ardu. Tout le monde s’accorde pour le reconnaître, à commencer par lui-même. «Il est très difficile, mais il a ses mérites», confiaient, un peu las, ses collaborateurs. C’est un «intellectuel de la pire espèce», lançaient ses détracteurs.

Selon Marco Müller, le festival ne doit pas être qu'«un lieu de rituels célébratoires», mais un «espace de découvertes» capable de soutenir les films qu’il présente. A cet effet, il met sur pied la fondation Montecinemaverità. Sous la houlette de ce sinologue distingué, le cinéma chinois va s’épanouir à Locarno: projection surprise sur la Piazza de Un Matin couleur de sang, de Li Shaohong, interdit par les autorités chinoises, et Pardo d’oro attribué à Lune d’automne, de Clara Law.

Ardent cinéphile et dialecticien hors pair, Marco Müller est capable de faire passer Mulan, de Disney, pour du cinéma expérimental. Le grand écart ne lui fait pas peur: il montre aussi bien Antigone, de Straub & Huillet, ou Le Guépard, de Visconti, que Speed, Pulp Fiction ou Face off, de John Woo.

En 1995, c’est le sacre de Godard. Le sphinx de Rolle montre l’intégrale de ses Histoire(s) du cinéma, reçoit un Léopard d’honneur et un chèque de 20 000 francs qu’il reverse immédiatement à Amnesty International. En 1996, le festival devient un des sept membres des Top Events of Switzerland, puis fête son demi-siècle avec une fabuleuse rétrospective, «50 ans de cinéma américain», et un impact médiatique sans précédent. Locarno, «le plus petit des grands festivals, le plus grand des petits», selon un slogan populaire, devient définitivement grand sous la houlette de Marco Müller, qui affine la définition: «Le plus méditerranéen des festivals du Nord et le plus germanique des festivals latins.»

Dernière bombe

En 1998, patatras! Le premier jour du festival, Marco Müller annonce de façon inopinée, dans les colonnes de la Tribune de Genève, sa démission: «Je souhaitais faire de Locarno un endroit singulier, en gérant un budget autonome pour la programmation, et en bénéficiant de meilleures conditions de travail. Pourtant les priorités ont été mises ailleurs. Donc je préfère partir.» Il lance encore: «Pourquoi Clint Eastwood n’est-il pas là? Il y a des réponses…» Les réponses, on les connaît: manque d’hôtels cinq-étoiles et d’air conditionné, budget trop serré pour payer un voyage en Concorde… Après avoir tisonné le monde du cinéma comme un sale gosse remue son bâton dans une fourmilière, le vindicatif directeur reconduit son mandat.

En 2000, il part pour de bon, non sans avoir lancé une dernière bombe dans Le Temps. Il se dit effrayé par le «climat de bureaucratie politique à la bulgare qui règne sur le cinéma en Suisse», constate que le milieu «charrie une rhétorique qui tourne complètement à vide».

A 80 ans, le «présidentissime» Raimondo Rezzonico prend sa retraite. Le conseiller d’Etat Giuseppe Buffi lui succède et meurt brusquement, dix jours avant l’ouverture de la manifestation. Marco Solari le remplace au pied levé et mène désormais le festival vers de nouveaux succès. Et Irene Bignardi, la journaliste romaine aux yeux d’outre-mer, reprend la direction artistique. Le XXIe siècle a déjà commencé.

Lire aussi: Marco Solari: «Le Festival de Locarno est devenu un gigantesque dragon»


L’Industry Office, un festival dans le festival

Depuis le début de l’année, Nadia Dresti, Locarnaise pure souche, est vice-directrice du Locarno Festival. Une reconnaissance logique pour celle qui y collabore depuis 1984. Installée entre les Etats-Unis et le Tessin, elle travaillera, en marge de ses activités pour le festival, pour la major 20th Century Fox, dont elle dirigera le marketing pour la Suisse, avant de créer une agence de communication spécialisée dans le cinéma.

C’est à la fin des années 1990 que, sur demande du directeur artistique, Marco Müller, Nadia Dresti réfléchit à la création d’une déclinaison professionnelle de la manifestation – le premier Industry Office sera finalement inauguré en 2000. Les Festivals de Cannes et Berlin sont alors les seuls à proposer, à travers leur marché du film, un rendez-vous destiné aux producteurs, aux vendeurs et aux acheteurs. Nadia Dresti a ce désir: mettre Locarno à leur agenda.

Un incontournable

Pari gagné: entre rencontres autour du marché de la coproduction et autres présentations de films en postproduction et de projets en work in progress, l’Industry Office devient vite incontournable. Alors que la revue corporatiste The Hollywood Reporter jugeait l’ambition de la Tessinoise démesurée, de nombreux autres festivals emboîteront le pas à Locarno et créeront leur propre déclinaison de cet Industry Office, qui dès 2010 organisera des Industry Days.

Ne pas croître indéfiniment, mais inviter les bonnes personnes, celles qui ont de l’influence: c’est ainsi que Nadia Dresti conçoit ce festival dans le festival. L’important étant au final de pouvoir compter sur la présence d’acheteurs prêts à se battre pour acquérir les droits d’exploitation d’un film, et ainsi de rendre Locarno attirant pour les producteurs. «Inviter vingt Coréens mais dont on sait qu’ils n’achèteront pas les films que nous avons sélectionnés ne sert à rien», résume Nadia Dresti. Car la force d’un festival se situe certes dans sa programmation, mais aussi dans le nombre de contrats qui y sont signés ou négociés dans l’ombre, en marge des projections officielles. 


Trois questions à…

David Streiff, directeur artistique de 1982 à 1991

Chaque directeur artistique du Locarno Festival a d’une manière ou d’une autre permis à la manifestation d’évoluer. Comment résumeriez-vous votre mandat?

Quand j’ai pris ce poste, le festival était en crise; les avis divergeaient quant à la manière de le mener à bien. Par chance, peu avant mon arrivée, Raimondo Rezzonico en avait pris la présidence, et grâce à sa confiance et celle des milieux cinématographiques suisses, inclus la section cinéma de l’Office fédéral de la culture, j’ai assez vite pu changer la nature du festival en lui donnant un profil plus clair et cinéphile: cinéma d’auteur uniquement, films de pays émergents et de jeunes réalisateurs au concours, ce qui était d’ailleurs conforme au règlement, découvertes et «grands films de l’année» en première suisse sur la Piazza. A cela se sont ajoutées des rétrospectives qui intéressaient aussi les critiques et invités internationaux et une meilleure identité visuelle, avec le léopard jaune et noir comme unique logo. Mais malgré tout, je tenais à rester modeste: «Small is beautiful», puis plus tard «Le plus petit des grands, le plus grand des petits festivals», furent mes solgans.

Quel est votre meilleur souvenir, ou votre plus grande fierté?

Ma plus grande fierté est d’avoir réussi à attirer un vaste public de jeunes – et bien sûr de moins jeunes – suisses et européens, qui venaient découvrir des films du matin au soir avec un grand enthousiasme, en combinant ces nombreuses heures dans des salles obscures avec des baignades dans la Maggia et des nuits au Grand Hôtel. On avait l’impression d’être une grande famille.

Quelle place occupe aujourd’hui selon vous le festival sur la scène internationale des manifestations cinématographiques, où la concurrence est de plus en plus rude?

Le festival est aujourd’hui beaucoup plus grand, et plus large dans son offre de films et des genres représentés, avec des documentaires en compétition et des films hollywoodiens sur la Piazza. Il dispose en outre d’un budget douze fois plus grand que lorsque j’ai été nommé en 1981, et quatre fois plus important qu’à la fin de mon mandat. Ceci garantit aux responsables un travail plus professionnel dans la recherche de films. Grâce à la renommée des directeurs successifs et de leur réseau, le festival a sans doute un poids plus grand dans les négociations. Il a sa place parmi les plus importants festivals du monde.

Irene Bignardi, directrice artistique de 2001 à 2005

Chaque directeur artistique du Locarno Festival a d’une manière ou d’une autre permis à la manifestation d’évoluer. Comment résumeriez-vous votre mandat?

Irene Bignardi: La force du festival a toujours été d’avoir su maintenir un esprit jeune et rebelle. Et de ce point de vue, j’ai toujours essayé de m’inscrire dans cet héritage et continuité. Ensuite, cela va de soi, chaque directeur artistique décline cet esprit en fonction de ses propres goûts et sensibilité. J’ai de mon côté toujours perçu Locarno comme une «zone franche» capable d’être un aimant aussi pour les films gênants et grincheux qui souhaitent maintenir un rapport éthique et politique avec leur temps. La contemporanéité du cinéma est faite de cela. Quand des événements tragiques se déroulent, il ne doit pas détourner son regard.

Quel est votre meilleur souvenir, ou votre plus grande fierté?

Il y a tellement de beaux souvenirs que c’est difficile d’en choisir un, mais c’est clair que la découverte du cinéma de Bollywood sur la piazza Grande reste inoubliable. Je pense en premier lieu à la projection de Laagan, d’Ashutosh Gowariker, qui en 2001 avait suscité beaucoup de scepticisme, car les gens avaient peur qu’un film de trois heures et demie se déroulant dans le monde du cricket ne parvienne pas à captiver 8000 personnes. Mais au contraire, dès le début du film, toute l’assistance a chaleureusement participé au spectacle et, à ma plus grande satisfaction, certains spectateurs imitaient les mouvements de danse des acteurs en quittant leur siège. Plus qu’une projection, ça a été une grande fête.

Quelle place occupe aujourd’hui selon vous le festival sur la scène internationale des manifestations cinématographiques, où la concurrence est de plus en plus rude?

On peut continuer à définir Locarno comme le plus petit des grands festivals, oui le plus grand des petits. Mais en comparaison des galions que sont les autres grands festivals comme Cannes et Venise, Locarno doit rester une navette de pirates, avec comme moteur la curiosité et l’envie de faire découvrir de nouveaux horizons cinématographiques. J’ai toujours pensé que le plus important est de nous ouvrir aux regards qui remettent en question nos certitudes. Locarno doit rester fidèle à sa vocation et à son courage afin qu’il demeure tel que nous le connaissons.


Quelques prix marquants au palmarès

1981 Pixote, d’Hector Babenco.

1983  Joe’s Bed-Stuy Barbershop: We Cut Heads, de Spike Lee.

1984 Stranger Than Paradise, de Jim Jarmusch (Léopard d’or).

1985 Höhenfeuer (L’Ame-Sœur), de Fredi M. Murer (Léopard d’or).

1986 Mon Ami Ivan Lapchine, d’Alexei Guerman.

1987 Kon bu fen zi (Terroristes), d’Edward Yang; La Voix solitaire de l’homme, d’Aleksandr Sokourov.

1988 Distant Voices, Still Lives, de Terence Davies (Léopard d’or).

1989 Pourquoi Bodhi-Dharma est-il parti vers l’orient?, de Yong-Kyun Bae (Léopard d’or); Où est la maison de mon ami?, d’Abbas Kiarostami; Der Siebente Kontinent, de Michael Haneke.

1990 Reise der Hoffnung, de Xavier Koller.

1991 Johnny Suede, de Tom DiCillo (Léopard d’or).

1992 Qiu yue (Lune d’automne), de Clara Law (Léopard d’or).

1994 Khomreh (La Jarre), d’Ebrahim Forouzesh (Léopard d’or).

1996 Nun va Goldoon (Un Instant d’innocence), de Mohsen Makhmalbaf.

1997 Ayneh (Le Miroir), de Jafar Panahi (Léopard d’or); Gadjo Dilo, de Tony Gatlif (Léopard d’or).

1998 Mr. Zhao, de Yue Lü (Léopard d’or).

1999 Peau d’homme, cœur de bête, d’Hélène Angel (Léopard d’or).

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