Locarno s’est profilé comme le festival de la jeunesse. Pour concrétiser cette orientation, il a créé au début des années 90 les Pardi di domani, une section consacrée à la découverte de nouveaux talents, en Suisse et à l’étranger. Cette année, onze courts-métrages réalisés par de jeunes auteurs indépendants ou des étudiants d’école de cinéma concourent pour le Pardino d’or.

Enturbannée de blanc, l’excellente Albertine lance que «c’est chouette qu’il y ait des dessins animés dans le cinéma». Il y en a trois parmi les Léopards de demain. La dessinatrice genevoise cosigne La Femme canon, avec David Toutevoix. On retrouve ses teintes de gelateria dans cette histoire d’amour selon laquelle la femme canon et la femme à barbe ne font qu’une.

La Bernoise Aline Höchli manifeste son humeur punk dans Kuckuck, dont le dessin rageur montre un coucou faire son nid dans la tête d’un gars – sans vraiment le rendre fou. Angulaire, nerveux, joliment stylisé, le graphisme de Mauro Carraro rend 59 Secondes fort plaisant; mais l’histoire, celle des parents du réalisateur, ne tient pas la distance.

Les films du moi

Deux films à la première personne attestent de cette tentation qu’il y a, à 20 ans, de chercher l’inspiration dans son étroite expérience de vie.

Les Histoires vraies que raconte Lucien Monot sont celles de son père, ancien juge, violoniste amateur et marin d’eau douce. Ce barbu débonnaire et plein de bon sens est plutôt sympathique, mais peu mis en valeur par le gamin. L’image est floue sur les bords et pas très nette au milieu, et le débutant s’ingénie à déconstruire son récit, procédant sans vergogne à des mises an abyme. «Peut mieux faire», devraient juger les experts de la HEAD à propos de ce film de diplôme.

Justin Stoneham avait 4 ans lorsque sa mère a fait une attaque cérébrale qui l’a laissée gravement handicapée. Il a fui ce cauchemar. A 28 ans, il revient à Lucerne où il a passé son enfance et retrouve sa mère dans l’EMS où elle réside. Puisant dans la filmothèque familiale les images du bonheur passé qu’il oppose à celles du triste présent, le cinéaste propose avec Rewind Forward un document forcément bouleversant. Mais peut-être cette tragédie est-elle trop personnelle pour être divulguée sur grand écran…

Ô dérives…

Un autre travers chez les apprentis réalisateurs est la tendance au cinéma de la dérive. Dans Les Intranquilles, Magdalena Froger met trois gars mutiques dans des friches industrielles et des paysages désolés… Avatars des quêteurs de Stalker ou des Pieds nickelés? Il semblerait qu’il s’agisse de trois conscrits («J’avais un camarade» murmuré au générique) promis à mourir au chant d’horreur. Dans A Song from the Future, Tommaso Donati suit un Africain en survêt’flapi au fond de quelques ruines de la civilisation occidentale. Moins poétique qu’il ne le pense, cet essai est le seul à exprimer un embryon de conscience politique.

La poésie peut-être un piège pour les béjaunes de la caméra. Laurence Favre évite tous les écueils dans Resistance, une évocation du glacier d’Aletsch en plans fixes parfaitement composés, que soulignent les gargouillis hémorragiques, les craquements profonds et les pulsations abyssales de ce titan mourant.

Théière brisée

Trois pardini osent pleinement la fiction. Dans une somptueuse demeure italienne, Villa Ventura, de Roman Hüben, confronte un jeune Werther paranoïaque et reclus à un garçon et une fille venus l’«aider». Qui sont-ils ces thérapeutes? L’imprécision de leur statut nuit à la plausibilité des situations. L’ambiance trouble mériterait une écriture plus rigoureuse.

Sur les rives d’un lac artificiel, un gardien découvre Margot en train d’enfreindre toute une série de règlements. Parti la tancer, il se retrouve embarqué dans une robinsonnade déstabilisante auprès de cette éco warrior obsédée par le Dardu, une carpe centenaire réputée pour ses oracles. Ce film de Sarah Arnold tire son titre, Parades, des danses nuptiales que mènent les grèbes huppés et dont le gardien fait une démonstration irrésistible.

A la place de Sabine Azéma, qui préside le jury des Pardi di domani, nous attribuerions le premier prix à Nadine Schwitter pour Und alles fällt qui, fort d’un scénario finement ciselé, témoigne d’une grande aisance dans la mise en scène et la direction d’acteurs. Cet éloge de la labilité s’organise autour d’une mythique théière de porcelaine. Naturellement, elle se casse, peu importe comment. Ce bris modifie insensiblement la réalité, détricote des coutumes, fait éclater la communauté formée par Samir, Max, Jessy et Ida, sans oublier de renvoyer, avec légèreté, aux notions kantiennes de déterminisme et de liberté.


David fait de la musculation dans «Goliath»

Le film suisse en Compétition démontre de façon convaincante l’influence catastrophique des anabolisants sur le couple.

David (Sven Schelker) et Jessy (Jasna Fritzi Bauer) forment ce qu’on appelle un joli couple. Ils sont jeunes, amoureux, complices et pleins de projets. Deux coups du sort perturbent leur quiétude. Jessy tombe enceinte et son compagnon flippe grave.

A peine s’est-il fait à l’idée de la paternité que, agressé par un loubard dans le train, il s’avère incapable de prendre la défense de sa compagne. Blessé dans son orgueil de mâle, il se tourne vers son collègue, un malabar qui soulève de la fonte, pour se forger un corps d’athlète.

Une destruction de couple originale

Dans son deuxième film après Tempo Girls, Dominik Locher raconte une destruction de couple originale, puisqu’elle découle d’un double dérèglement hormonal. Aux bouleversements physiologiques que ressent Jessy répond la mutation de David.

Shooté aux stéroïdes, le garçon doux et mince se métamorphose en colosse musculeux (étonnante transformation physique de l’acteur). Son humeur s’altère. Sa libido s’effondre. Agressif, brutal, il finit par partir en vrille. Il ment à Jessy, la menace, la brutalise, cogne une collègue, perd forcément son boulot, se hasarde dans de mauvais plans coke, vodka et sexe hard…

Tempo sec

Le réalisateur argovien relate cette dégringolade en moins d’une heure et demie à travers une succession de scènes significatives assénée sur un tempo sec. En quelques traits, il réussit à dépeindre un environnement social précis et crédible – amis, collègues, mère et beau-père, et invente de jolis motifs, comme ce ventre de femme enceinte que Jessy fabrique en sable sur les abdominaux de son homme.

Par-delà la description d’une désunion brutale, culminant dans l’anathème que Jessy lance au visage du monstre qu’elle aimait naguère («Tu ne verras jamais le bébé tant que tu seras en vie»), Goliath suggère un avenir angoissant, dont la centrale nucléaire où David est comptable serait l’emblème.

Les hommes entendent renouer avec les babouineries préhistoriques, les fêtes sont tristes, le sexe aussi: «Tu n’aimerais pas me lécher un peu?» demande tout à trac Jessy…