Au premier jour du festival, mercredi 3 août, Frédéric Maire souriait: «Oui, j'ai rencontré le président Marco Solari. Et je ne peux pas vous en dire davantage puisque le conseil d'administration se décidera dimanche 14 août à 11 heures.» Cette réponse, il a dû la répéter 100 fois depuis: le critique de L'Express/L'Impartial, créateur du ciné-club pour enfants La Lanterne magique, s'amusait. Une semaine plus tard, probablement malgré lui, il jubile. Il a sans doute raison: sauf énorme surprise, il occupera, dès ces prochaines semaines, le bureau de la directrice sortante, Irene Bignardi.

D'autant que, dans Locarno actuellement, ses derniers concurrents paraissent soit transparente (Marie-Pierre Macia, l'ancienne responsable de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes) soit d'humeur maussade (Jean Perret, le directeur de Visions du réel de Nyon). Au-delà du contraste éloquent entre les sourires de Frédéric Maire et la mine renfrognée de Jean Perret, par tous les angles qu'on prenne le problème et pour autant que les 28 membres du conseil d'administration présidé par Marco Solari ne sortent pas de leur chapeau, sous la pression actuelle des milieux alémaniques, une candidature surprise qui contraindrait à reporter le vote, les jeux semblent faits.

Hypothèse 1

Dimanche, le conseil d'administration souhaite poursuivre la ligne de programmation installée par Irene Bignardi ces cinq dernières années: politique, proche du réel et peu friande de stars. Cette priorité, plutôt improbable, est l'une des deux seules qui pourraient profiter à Jean Perret.

Hypothèse 2

Le conseil veut remettre en mains expérimentées la lourde et délicate structure du festival: il choisit donc quelqu'un qui est déjà directeur. Dans ce cas aussi, c'est Jean Perret qui l'emporterait.

Hypothèse 3

Le conseil écoute la voix des terrasses locarnaises. Celle-ci n'a pas changé d'un iota depuis le premier jour du festival, mercredi 3 août. Sans effectuer un sondage dans les règles de l'art, il suffit, et l'organisation le fait, de demander régulièrement, à des gens de tous horizons, lequel des trois papables ils ne souhaitent pas voir à la place d'Irene Bignardi. Réponse largement majoritaire: Jean Perret. Frédéric Maire, qui n'est jamais cité, serait l'élu.

Hypothèse 4

Le conseil a conscience que le festival actuel, plutôt fragilisé par les pressions politiques, la fermeture des hôtels de la place, la volatilité des sponsors et autres problèmes d'organisation, ne peut pas se permettre d'avancer une personnalité qui dégage, même si c'est faux, de l'égocentrisme et de l'arrogance. Des trois, c'est Frédéric Maire qui paraît le mieux savoir adopter profil bas.

Hypothèse 5

Le conseil apporte une attention particulière à la grogne des distributeurs suisses (LT du 5.08.2005). En bisbille avec la programmation, ils se plaignent également du lieu, les vétustes cinémas Rialto, où a lieu le Trade Show. Cette rencontre annuelle des distributeurs avec les exploitants de salles de tout le pays s'étend sur la première semaine du festival. Or, samedi, une majorité des distributeurs a voté une remise en question de la présence du Trade Show à Locarno. Le départ éventuel du Trade Show serait terrible pour le festival. Mais aussi pour le cinéma en Suisse: Locarno est le seul endroit où, grâce au Trade Show, toutes les branches de la profession se rencontrent. Et enfin pour les hôteliers qui sentent déjà leurs chambres se vider en deuxième semaine festival, lorsque le Trade Show est terminé. Il faut, là aussi, une personnalité qui sait garder son calme. C'est Frédéric Maire, en tant que critique notamment, qui connaît le mieux tous les distributeurs, sait leurs spécificités, leurs personnalités, leur cinéphilie ou non et, dans certains cas, leur susceptibilité.

Hypothèse 6

Le conseil veut stopper le silence assourdissant qui règne entre le Festival de Locarno et son grand concurrent, la Mostra de Venise. Le conseil sait que Locarno perd des plumes et des films dans cette guerre froide qui oppose Irene Bignardi et son homologue Marco Müller. Il décide donc, comme c'est évoqué depuis quelques jours, de nommer quelqu'un qui s'entend avec la forte personnalité de Marco Müller, le directeur de Venise. Cela, dans la perspective parfois évoquée d'une «joint venture» entre les deux manifestations. Dans ce cas encore, Frédéric Maire est l'élu: il a participé à l'organisation du Festival de Locarno quand Marco Müller en était le directeur, et les deux hommes s'apprécient.

Hypothèse 7

Le conseil souhaite consolider la place du festival dans les changements de politique culturelle mis en chantier par le conseiller fédéral Pascal Couchepin et sa nouvelle équipe: Jean-Frédéric Jauslin, directeur de l'Office fédéral de la culture, et Nicolas Bideau, chef de la Section cinéma. Rompu aux rouages de la Berne politique où il est membre d'une commission, plus diplomate que les deux autres papables, Frédéric Maire est aussi Romand. Ce dernier point n'est pas négligeable: Locarno aurait alors un vrai pôle linguistique ami à opposer aux pressions constantes venues de Suisse alémanique.

Hypothèse 8

Le conseil veut une personnalité de prestige international. Dans ce cas et c'est le seul, la Française Marie-Pierre Macia deviendrait directrice. Mais elle n'apparaît dans aucune autre hypothèse et, lourd handicap au-delà de ses compétences en programmation, elle aurait tout à apprendre de la Suisse.

Hypothèse 9

Le conseil choisit de nommer un duo, comme ce fut le cas il y a cinq ans, avec Irene Bignardi épaulée par sa vice-directrice Teresa Cavina. Nommer les deux hommes donnerait uniquement lieu à un jeu de mot: Perret-Maire. Reste la question: qui associer à Marie-Pierre Macia? Le plus complémentaire serait, là encore Frédéric Maire.

Conclusion

Toutes ces hypothèses reposent sur des questions essentielles pour l'avenir du Festival de Locarno. Le nom de Marie-Pierre Macia n'apparaît que deux fois. Celui de Jean Perret, également, alors que lui est Suisse, plutôt connu dans le pays et parfaitement compétent à la tête de Visions du réel: sans doute paie-t-il, pour une part, une candidature un peu trop voyante et récurrente: son nom apparaît à Locarno depuis le départ de David Streiff, c'est-à-dire avant Marco Müller et avant Irene Bignardi.

Au-delà de ses qualités personnelles, Frédéric Maire est, dans six hypothèses, le meilleur papable: homme passionné, compétent, discret, plurilingue, pour qui les arcanes de la vie politique et culturelle n'ont guère de secret et, enfin, dont la jeunesse ajoute à une cote de sympathie déjà bien établie au cours de ses derniers jours à Locarno, une ville qui le connaît depuis longtemps et même hors de la période du festival.