Bienvenue dans un festival à 100% signé Irene Bignardi. Un 55e Festival de Locarno ouvert jeudi, qui se terminera le dimanche 11 et que la nouvelle directrice artistique a pu véritablement mener de A à Z. C'est une première: l'édition précédente avait été préparée en quelques mois seulement, Irene Bignardi remplaçant Marco Müller au pied levé et héritant notamment d'une rétrospective Asians in American Cinema prévue avant son arrivée. Un an plus tard, la directrice romaine prend ses aises avec un programme qui ressemble à son éclectisme et à sa gourmandise. Et reçoit, davantage dans ses meubles qu'en 2001.

Le Temps: Comment avez-vous apprécié de disposer d'une année entière pour préparer Locarno 2002?

Irene Bignardi: C'est vrai que j'avais pris le cheval en course pour l'édition 2001! J'avais pu commencer la préparation en novembre 2000 seulement. Pour l'édition 2002, j'ai pu m'y atteler dès septembre 2001. Ces deux mois de différence m'ont donné davantage de tranquillité, sans doute, mais ils n'apaisent pas la vraie grande effervescence sur laquelle se joue un festival comme celui de Locarno: les programmes de la compétition et de la Piazza Grande restent des choix de dernière minute. Une telle organisation vous fait toujours aboutir à, comme on dit en italien, il collo di bottiglia, là où la bouteille se resserre.

– Le goulot d'étranglement.

– Le goulot, oui. Il est toujours là. On ne peut rien y faire. Pour l'organisation du Festival de Locarno, il apparaît systématiquement à la fin du Festival de Cannes, en mai. Cette année, il fut même plus court et intense qu'en 2001, parce que Cannes avait été repoussé d'une semaine en raison des élections présidentielles françaises.

– Combien avez-vous vu de films pour la sélection finale?

– Environ 800. Une vraie folie. Pas tous jusqu'à la fin: je n'en aurais jamais eu le temps. Mais je les ai tous goûtés.

– En automne dernier, la Fédération des manifestations cinématographiques internationales a décidé de libérer Locarno de la contrainte qui l'obligeait à n'inviter en compétition que des premières, deuxièmes ou troisièmes œuvres. Le festival rejoint donc la catégorie prestigieuse des «Festivals non spécialisés avec concours», dits de «catégorie A», à laquelle appartiennent Cannes, Venise ou Berlin. Ce changement de statut a-t-il compliqué votre travail?

– La compétition 2002 a sans doute un autre visage que les années précédentes. Mais le changement est infime. J'aurais sans doute pu choisir les mêmes films, à une ou deux exceptions près, avec l'ancien règlement: il y a en effet douze premiers ou deuxièmes films sur vingt-deux en concours. Les dix autres sont, en majorité, des films de metteurs en scène connus, certes, mais presque expérimentaux: Alain Cavalier ou Gus Van Sant. Un changement de statut du festival ne nous empêche pas de rester fidèles à nous-mêmes. Nous avons donc décidé de continuer dans l'exploration et la recherche.

– De quelle manière?

– Nous avons laissé tomber des films qui n'étaient pas cohérents avec notre tradition. Quand vous choisissez douze premiers ou deuxièmes films, vous ne pouvez pas les opposer à des films classiques avec des vedettes internationales. Il y aurait déséquilibre. Pour les stars, nous avons la Piazza Grande. Pour la découverte, nous avons la compétition. Le vrai avantage du passage de Locarno dans les «Festivals généraux compétitifs», c'est de pouvoir obtenir l'aide de pays qui sont heureux d'envoyer un film dans un festival de catégorie A et qui en financent la venue. Mais vous verrez que ça ne change pas grand-chose. Il faut rappeler que la spécialité qui avait été attribuée à Locarno – celle d'avoir à mettre en concours des premières ou deuxièmes œuvres – était tout simplement la définition de ce que n'importe quel festival doit être: une recherche des nouveaux talents! Quel truisme! (Rires.)

– Peut-on savoir pourquoi vous vous décrivez, avec ironie, comme la littéraire de l'organisation?

– Parce que mes collaborateurs me passent toujours le micro dès qu'il faut parler d'autre chose que de cinéma. Au fond, ça fait partie de mon histoire personnelle: j'ai travaillé toute ma vie sur le cinéma et sur la littérature. C'est ma vie personnelle, en particulier, qui m'a permis d'être ouverte aux deux formes d'expression. Or le cinéma est souvent vécu par les passionnés avec une maniaquerie qui ne me convient pas. J'aime m'intéresser à tout ce qui nourrit le cinéma: la littérature, l'art en général, la politique, les psychoses, etc. Pour moi, le monde du cinéma est trop souvent autoréférentiel. Je me sens plus ouverte. Moins cinéphile et plus ouverte.

55e Festival international du film. Locarno. Jusqu'au 11 août. Rens.: 091/756 21 21. www.pardo.ch.