Le «Locarno Festival» – puisqu'il veut désormais s’appeler – inaugure ce mercredi 2 août sa 70e édition. Une longévité exceptionnelle qu’il partage avec Cannes, qui a également été lancé en 1946 et a donc célébré en mai dernier ses sept décennies d’existence, tandis que la Berlinale a quant à elle été créée cinq ans plus tard.

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Reste que le titre de plus ancienne manifestation cinématographique du monde revient à la vénérable Mostra de Venise, fondée en 1932 sous l’impulsion de Mussolini, qui la rêvait comme un outil de propagande à la gloire de son régime, et plus globalement de l’idéologie fasciste. En 1938, c’est d’ailleurs carrément Hitler en personne qui interviendra afin d’éviter qu’un film américain ne soit récompensé. Le Führer imposera alors au palmarès Les Dieux du stade, documentaire de Leni Riefenstahl produit par le IIIe Reich.

C’est en trop pour «le monde libre». Désireux de prouver que le cinéma est, pour reprendre une formule fameuse, une fenêtre ouverte sur le monde, le Ministère français de l’éducation nationale annonce la création d’un festival apolitique qui se déroulera à Cannes. C’était sans compter sur l’armée nazie, qui envahit la Pologne au moment où devait s’ouvrir sa première édition. Elle se déroulera finalement en septembre 1946. Soit juste après le Locarno Festival, officiellement lancé le 23 août.

Vitrine d’un cinéma engagé

Pour comprendre l’ADN de l’événement tessinois, également fruit d’un activisme tant politique qu’artistique, il faut se souvenir que la Suisse italophone était alors, depuis une septantaine d’années, une terre d’asile pour les intellectuels italiens. Ainsi de Filippo Sacchi, journaliste culturel au Corriere della sera et homme de lettres antifasciste, qui durant la Deuxième Guerre mondiale dut se résoudre à fuir son pays et choisit de s’installer au sud de la Suisse.

Mais alors que la plupart des dissidents avaient pour habitude de trouver refuge à Lugano, c’est de son côté dans la plus tranquille Locarno qu’il décida de s’établir. Où il fera la connaissance de Francis Borghi et Virgilio Gilardoni, deux sympathisants de gauche partageant les mêmes idées politiques que lui. De cette rencontre naîtra l’idée d’une manifestation dédiée au septième art, qui se concrétisera grâce à l’impulsion décisive de Camillo Beretta et Riccardo Bolla, respectivement président et directeur du bureau touristique Pro Locarno, qui endosseront les rôles de président et secrétaire du premier Festival international du film.

«Un festival de liberté et d’autonomie intellectuelle»

Président depuis 2000 du rendez-vous tessinois, Marco Solari le résume en un slogan: «Un festival de liberté et d’autonomie intellectuelle.» En 1946 est notamment projeté O sole mio, de Giacomo Gentilomo, considéré comme une des œuvres fondatrices du néoréalisme italien. Racontant la naissance à Naples de la résistance au fascisme, ce long-métrage impose d’emblée l’événement tessinois comme la vitrine d’un cinéma engagé et un haut lieu de la cinéphilie.

Tout en accueillant des stars comme Arletty, Marlene Dietrich, Gina Lollobrigida ou Vittorio Gassman, Locarno offre dès ses débuts une visibilité à des films du monde entier et se fait fort d’accompagner les jeunes réalisateurs. Michelangelo Antonioni, Claude Chabrol et Eric Rohmer y seront découverts dans les années 1950, comme plus tard Abbas Kiarostami, Alexandre Sokourov, Todd Haynes, Jim Jarmusch, Jafar Panahi ou Spike Lee.

Dans les jardins du Grand Hôtel

Dès 1946, soit vingt-cinq ans avant que la Piazza Grande ne devienne le cœur et la vitrine du festival, des projections sont organisées en plein air. Ce sont les jardins du Grand Hôtel, édifice majestueux érigé à la fin du XIXe siècle et aujourd’hui tristement à l’abandon, qui accueillent alors un vaste écran de 56 m², obligeant même l’abattage de quelques arbres centenaires, tandis que trois salles proposent également des projections des 24 longs-métrages de fiction et des quelques documentaires sélectionnés. Le festival n’est pas compétitif, et c’est donc officieusement qu’un palmarès est établi sous l’impulsion des journalistes présents.

Le soir, avant la projection de chaque film au Grand Hôtel, dont l’enthousiaste directeur Rodolfo Mauri contribua grandement à la réussite de la première édition, le drapeau du pays producteur était levé au son de son hymne national. Une coutume abandonnée quelques années plus tard, lorsque, durant la Guerre froide, les productions de l’Est furent boycottées par plusieurs festivals, mais que, fidèle à l’esprit d’ouverture qui présida à sa naissance, Locarno continuera d’accueillir. Sans toutefois aller jusqu’à hisser leurs couleurs.

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Premier jury officiel en 1949

A partir de la deuxième édition du festival, l’influent critique Vinicio Beretta rejoindra son équipe opérationnelle, avant d’en être le directeur dans les années 1960. Il fera beaucoup pour le développement d’une manifestation qui, à la veille de sa quatrième édition, se dotera d’un statut et se formera en association, ce qui lui permettra de prétendre officiellement à des subventions cantonales et fédérales.

Pour la première fois, en 1949, un jury officiel comptant sept membres «tous de nationalité suisse et complètement indépendants de l’économie cinématographique suisse et étrangère» a pour mission de juger les films. Il sacrera finalement La Ferme des sept péchés, de Jean Devaivre, tandis que Le Voleur de bicyclette, de Vittorio De Sica, se contentera d’un prix spécial, provoquant l’irritation du public et d’une partie de la centaine de journalistes présente.

Compétitif dès 1959

L’année suivante, sur pression de l’Association des loueurs de films, l’idée d’une compétition jugée chaque année par un jury ad hoc est écartée, et ce sont à nouveaux les critiques couvrant le festival qui attribueront des prix à titre officieux. C’est finalement en 1959 que la quinzaine tessinoise sera enfin reconnue par la Fédération internationale des associations des producteurs de films (FIAPF), qui entérine alors son statut compétitif, premier tournant de la longue histoire d’une manifestation qui connaîtra encore de nombreux bouleversements et révolutions avant de s’imposer définitivement, à l’aube du XXIe siècle, comme la plus importante d’Europe aux côtés de Cannes, Venise et Berlin.


Le festival comme terre de découvertes

Au moment de célébrer officiellement sa 70e édition lors d’une grande soirée de gala en forme d’autocongratulation béate, le Festival de Cannes a, en mai dernier, réuni le gratin du cinéma mondial. Une photo souvenir de légende en témoigne: parmi les heureux lauréats d’une – voire deux – Palme d’or, on trouve quand même du beau monde… Le Locarno Festival devrait lui aussi proposer, cette année, sa soirée de gala, dont on ne sait pour l’heure pas grand-chose si ce n’est qu’elle aura bien évidemment lieu sur cette mythique Piazza Grande qui fait chavirer d’émotion tous ceux qui y montent pour s’adresser aux 8000 spectateurs qu’elle peut accueillir.

Au moment de réfléchir à un programme qui pourrait accompagner le 70e anniversaire de la manifestation qu’il dirige depuis 2013, Carlo Chatrian, son directeur artistique, a rapidement décidé qu’il lui fallait parler de son identité, de ce qui fait sa spécificité. C’est ainsi qu’est née la section #Locarno70, entièrement composée de premiers films qui ont vu des réalisateurs naître publiquement au Tessin.

En se plongeant dans les vastes archives du festival, l’Italien a notamment découvert qu’Eric Rohmer, un des piliers de la Nouvelle Vague, issu comme ses camarades Godard, Truffaut, Chabrol et Rivette, des Cahiers du cinéma, avait montré Le Signe du lion (1959) à Locarno. «Il devait même s’agir d’une des toutes premières projections du film, car suite à des problèmes de production, il n’est sorti en France que quelques années plus tard», précise le directeur artistique.

Deux films restés sans lendemain

Sera également projeté 36 Fillette (1988), de Catherine Breillat, qui avait à l’époque reçu un très mauvais accueil. La cinéaste s’en rappelle bien, confirme Carlo Chatrian, et se réjouit de faire à nouveau le déplacement de Locarno pour évoquer ce premier essai aujourd’hui considéré comme une étape importante dans l’histoire récente du cinéma français.

D’autres films montrés à l’enseigne de #Locarno70 sont moins connus, comme Chakra (1981), de Rabindra Dharmaraj, «un film avec des chansons mais en même temps très sombre». Le réalisateur indien, tragiquement décédé peu après sa venue à Locarno, n’aura malheureusement jamais l’occasion de transformer ce coup d’essai remarqué. Autre réalisation restée sans lendemain, Al-mummia (1969), de l’Egyptien Shadi Abdel Salam, que Carlo Chatrian a hâte de faire redécouvrir pour «son côté très visuel».

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Egalement au programme de cette section anniversaire, un film méconnu de Marco Ferreri, L’Appartement (1959), ou encore Le Septième Continent, du futur pilier de la compétition cannoise Michael Haneke. Qui n’est d’ailleurs pas le seul cinéaste habitué de la Croisette mais révélé au sud de la Suisse. L’Américain Todd Haynes, qui il y a trois mois concourait avec le beau mélodrame Wonderstruck, deux ans après Carol, avait été sélectionné à Locarno en 1991 déjà, pour Poison, un film en trois parties inspiré de Jean Genet.

A l’instar de Catherine Breillat et d’Alexandre Sokourov, qui revient lui aussi à Locarno parler de son premier film, La Voix solitaire de l’homme (1978), Haynes introduira ce film salué pour son côté expérimental. Carlo Chatrian profitera d’ailleurs de cette belle occasion pour lui remettre un Léopard d’honneur, beau symbole de l’esprit défricheur affiché par Locarno dès sa création en 1946.


Quelques prix marquants au palmarès

1946 Meilleur film: Dix Petits Indiens, de René Clair.

Meilleure photo: Ivan le terrible, de Sergueï M. Eisenstein.

1947 Meilleur film: Le Silence est d’or, de René Clair.

1948 Grand prix: Allemagne année zéro, de Roberto Rossellini.

Meilleur réalisateur: John Ford, pour Le Massacre de Fort Apache.

Meilleur acteur: Victor Mature dans Le Carrefour de la mort et Gérard Philipe dans La Chartreuse de Parme.

1949 Prix spécial du jury: Le Voleur de bicyclette, de Vittorio De Sica.

Meilleur réalisateur: William A. Wellman pour La Ville abandonnée.

1950 Prix du jury international des journalistes: Planqué malgré lui, de John Ford.

1955 Prix de la Radio suisse italienne: Carmen Jones, d’Otto Preminger.

1957 Prix du jury de l’Association suisse des journalistes: Le Cri, de Michelangelo Antonioni.

1958 Meilleur réalisateur: Claude Chabrol pour Le Beau Serge.

1959 Meilleur réalisateur: Stanley Kubrick pour Le Baiser du tueur.

Meilleur acteur: Ernest Borgnine dans La Clé des champs.

Meilleur documentaire: Moi, un Noir, de Jean Rouch.