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Leo McCarey (1898-1969)
© DR

Cinéma

A Locarno, une invitation à redécouvrir le maître de la comédie Leo McCarey

Il était un géant d’Hollywood. Il a signé des comédies étincelantes, travaillé avec Max Roach, Laurel et Hardy ou les Marx Brothers. Et puis il est sorti des mémoires. La rétrospective que propose le Locarno Festival permet de redécouvrir ce créateur oublié

Castor et Pollux, Oreste et Pylade, Laurel et Hardy… Ces binômes semblent exister de toute éternité. Il a pourtant bien fallu qu’ils se rencontrent. Dans le cas de Laurel et Hardy, on connaît peut-être le démiurge: Leo McCarey. En 1964, celui-ci affirme: «C’est moi qui ai eu le premier l’idée de réunir Laurel et Hardy.» La jonction s’opère dans Mon neveu l’Ecossais (Putting Pants on Philip, 1927), une très joyeuse pantalonnade dans laquelle Stan incarne un Ecossais lubrique (il bondit en l’air comme un matou de dessin animé à chaque dame qui passe…) débarqué aux Etats-Unis et Ollie l’oncle bourru qui l’accueille. Le kilt de l’immigrant provoque des attroupements et quelques pâmoisons féminines. On court chez le couturier lui tailler un habit décent, mais l’Ecossais, on le sait, est rétif au pantalon…

Peut-être le couple désopilant est-il issu d’une évolution naturelle, peut-être a-t-il été uni par un cinéaste visionnaire. Peu importe: Laurel et Hardy appartiennent au patrimoine de l’humanité. Vive la liberté (Liberty, 1929), dans lequel les deux compères jouent des bagnards évadés se ganguillant dans les hauteurs vertigineuses d’un gratte-ciel en construction, sera projeté avec accompagnement live sur la Piazza Grande en ouverture du Locarno Festival qui consacre sa traditionnelle rétrospective à Leo McCarey.

Poulet rôti

Né en 1898 à Los Angeles, c’est-à-dire en même temps que le cinéma et dans la région où l’industrie du 7e art prend son essor, Leo McCarey commence par mener une vie sportive (son père est manager de boxe): il excelle en boxe et en rugby. Il passe un diplôme de droit mais, devenu avocat, perd tous ses procès; il faut dire qu’il se sent moralement incapable de défendre un coupable. Bon pianiste, bon chanteur, il rêve d’écrire des chansons populaires, mais n’arrive pas à faire fructifier ce don. Il ne perdra jamais l’occasion de se mettre au piano et d'amener tout le plateau à chanter en chœur. Lors du tournage de Ce n’est pas un péché, il aura le bonheur d’être accompagné par l’orchestre de Duke Ellington.

Comme il déprime, un ami lui suggère d’entrer dans le cinéma. Il devient l’assistant de Tod Browning (Freaks), un boss parfois rugueux. En 1921, Universal lui confie la réalisation d’un long métrage, Society Secrets, qui ne remporte aucun succès et renvoie le débutant à des tâches subalternes de script-girl et d’homme à tout faire. Il y développe des talents de fantaisiste.

Après un match amical de handball, Leo McCarey fait rire les joueurs. Ses plaisanteries tombent dans l’oreille de Max Roach. Le producteur l’engage illico comme gagman. Entre 1927 et 1929, il va superviser ou diriger une masse de courts métrages burlesques mettant en scène des comiques aujourd’hui oubliés comme Charley Chase ou Max Davidson. Le premier est un grand bellâtre à fine moustache, fort prévenant auprès du beau sexe; le second un nabot hirsute, furibard et dépassé par les événements. Il ne faut pas le rater dans Pass the Gravy: il marie son fils à la fille du voisin irascible et invite tout le monde à manger un bon poulet. Or le fils cadet a tordu le cou au coq du voisin, une bête de concours. Et une bague d’identité est restée accrochée au tibia du volatile rôti. Qui en plâtrant de purée le pilon accusateur, qui en se livrant à de désopilantes pantomimes, tous les convives se démènent pour éviter une crise inexorable…

Soupe au canard

«A une outrance caricaturale, fréquente chez les burlesques, McCarey oppose une litote permanente du jeu, de la mimique qui surprend et comble le public», estimait Jacques Lourcelles dans un texte de 1972, repris dans Leo McCarey, la monographie qui accompagne la rétrospective locarnaise. «Nous nous retenions tellement de montrer les sentiments des acteurs, que le public, lui, ne pouvait se retenir de rire, et riait parce que nous restions sérieux», explique le réalisateur.

L’aisance qu’il a acquise dans le genre, notamment avec Laurel et Hardy, lui vaut de réaliser ce qu’on peut considérer comme le meilleur film des Marx Brothers, Soupe au canard (Duck Soup). Cette satire antimilitariste incluant des ballets grotesques de va-t-en-guerre béats marque un sommet délirant dans l’œuvre des frères. Le réalisateur a du mal à domestiquer les hurluberlus: impossible de rassembler les quatre. Et à 18 heures précises, ils quittent le plateau. Un jour où les frangins n’ont pas vu qu’il était l’heure, c’est McCarey qui se tire. Ce pied de nez remet les pendules à l’heure et réconcilie tout le monde.

Faux dialogue

Dès 1929, sachant conjurer les bouleversements de la crise économique et du passage au cinéma parlant, Leo McCarey passe à la réalisation de longs métrages pour différentes compagnies. Le succès vient avec Madame et ses partenaires (1930), puis Kid d’Espagne (1931), de brillantes comédies où le style du cinéaste révèle sa pleine mesure. Il tourne une quinzaine de films jusqu’en 1962, alternant véhicules à stars (Poker Party avec W.C. Fields, Ce n’est pas un péché avec Mae West, Soupe au lait avec Harold Lloyd…) et projets plus personnels comme Place aux jeunes, une bouleversante évocation d’un vieux couple lâché par ses enfants ingrats et contraint de finir son existence séparé.

Réputé pour improviser abondamment sur le plateau – il fourgue de faux dialogues aux producteurs, et écrit les vrais quelques minutes avant le moteur – mais aussi pour boucler ses tournages sans dépassement de budget, Leo McCarey se spécialise dans la comédie loufoque relevée d’une pointe égrillarde, telles Cette sacrée vérité, La brune brûlante ou Mon épouse favorite. Il tourne en ridicule le régime nazi dans Lune de miel mouvementée, il exprime son anticommunisme dans My Son John (un fils perverti par la pensée marxiste) ou Une histoire de Chine (un jeune prêtre opposé à l’armée rouge). En 1957, il signe Elle et lui (An Affair to Remember), l’excellent remake de Elle et lui (Love Affair), l’excellent film qu’il a réalisé en 1939.

La grâce qui swingue

En 1944, Leo McCarey connaît un succès immense et inattendu avec La route semée d’étoiles, une comédie morale qui a pour personnage principal un de ces prêtres catholiques «ayant assez le sens de l’humour pour se rendre utiles et faire du bien sans prêcher ni moraliser» qui l’ont guidé dans ses jeunes années. Il incombe à Bing Crosby d’incarner le Père O’Malley. Contre toute attente, le chanteur de charme excelle dans le rôle du saint homme, fervent et cool à la fois.

Ce personnage revient avec sa soutane et son canotier dans Les cloches de Sainte-Marie, comme superviseur de Sœur Mary Benedict (Ingrid Bergman) qui dirige une école catholique. La morosité ne règne pas dans l’établissement: un chat facétieux qui joue avec le chapeau d’O’Malley pendant son speech inaugural soulève l’hilarité des religieuses. Le saint homme se pose en protecteur des enfants, comme la petite Patsy, gosse mal-aimée, et encourage l’épanouissement personnel plutôt que les bons résultats scolaires.

Mêlant élévation morale et pragmatisme, ce feel-good movie prône l’amour du prochain sans s’embarrasser de l’hypothèse de Dieu pour consacrer la victoire du bien: touché par la grâce qui swingue, un entrepreneur grincheux offre un bâtiment flambant neuf aux écoliers. Bing Crosby ne perd pas une occasion de se mettre au piano et de pousser la chansonnette: on croit voir Leo McCarey régalant son équipe de quelques mélodies légères.

«Cet homme effacé qui n’avait jamais rien fait pour se mettre personnellement en valeur, le premier étonné quand un succès gigantesque vint couronner tel ou tel de ses films, mourut de façon plus effacée encore le 5 juillet 1969 dans une clinique de Los Angeles. Ni la presse ni la critique ne firent grand effort pour se souvenir de ses triomphes», note Jacques Lourcelles. Leo McCarey était de la race des titans hollywoodiens, il tutoyait les géants du gag, on le comparait à Frank Capra, il ressemblait à Cary Grant… Aujourd’hui, il est oublié. La rétrospective du Locarno Festival permet de réparer cette injustice.


Leo McCarey, ouvrage dirigé par Fernando Ganzo, Capricci, 158 p. www.pardo.ch

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