RENCONTRE

A l'occasion de la sortie du film «Requiem», interview d'Alain Tanner, réalisateur, Antonio Tabucchi, auteur du roman original, et Bernard Comment, scénariste

A l'occasion de la sortie du film «Requiem», le Salon du livre accueillait vendredi Alain Tanner, réalisateur, Antonio Tabucchi, auteur du roman original, et Bernard Comment, scénaristeAutour d'une table du Grand Café littéraire, les trois hommes ont évoqué Lisbonne, Fernando Pessoa, et les fantômes. Extraits d'un échange complice

«Requiem»,de l'Italien Antonio de l'Italien Antonio Tabucchi, est aujourd'hui devenu un film, dernier-né du réalisateur Alain Tanner (cf Le Temps du 29.04.1998). Bernard Comment est le coscénariste de cette déambulation hallucinée dans Lisbonne où le protagoniste voit surgir les fantômes de ses proches, partis sans s'être expliqués. En fin de parcours surgit le poète Fernando Pessoa, véritable ordonnateur de cette journée suspendue entre rêve et réalité. Alain Tanner, Antonio Tabucchi et Bernard Comment étaient vendredi les invités du Grand Café littéraire du Salon du livre. L'occasion d'évoquer avec eux Lisbonne, Pessoa, et les fantômes…

– Le Temps: Alain Tanner, en quarante ans de carrière, «Requiem» n'est que votre seconde adaptation de roman. Quel a été le déclic cette fois-ci?

– Alain Tanner: Le désir de faire le film est d'abord né de notre amitié. Etre cinéaste,c'est transformer la matière par le regard. Pour «Requiem», j'espère avoir trouvé une écriture filmique qui ne soit pas totalement étrangère à l'univers d'Antonio Tabucchi.

– Antonio Tabucchi, vous avez déclaré que le film ne trahissait pas assez le livre…

– Antonio Tabucchi: C'était une boutade. Trahir, ne pas trahir… Entre nous trois, il s'agit plutôt de complicité, d'esprit commun, de confiance.

– Bernard Comment: Même s'il ne le dira pas ici, Antonio Tabucchi a glissé dans «Requiem» des éléments très personnels, très intimes. Il nous fallait donc travailler avec beaucoup de prudence. Alain Tanner et moi sommes intervenus dans le récit en distillant un micro-imaginaire.

– «Requiem» est le cinquième de vos romans a être adapté à l'écran. Est-ce une violence de voir ses personnages incarnés par des acteurs?

– A. Tabucchi: Quand on écrit une histoire, le protagoniste vous ressemble toujours. Voir sur écran ce personnage joué par un comédien, avec son visage, son corps, cela m'a libéré de moi-même. On est toujours un peu prisonnier de son univers. Le cinéma est comme une porte qui s'ouvre et qui laisse s'échapper un pan de mon monde intérieur.

– Alain Tanner, «Requiem» vous ramène à Lisbonne où vous aviez tourné il y a seize ans «Dans la ville blanche». Que représente la capitale du bord du Tage dans votre imaginaire?

– A. Tanner: J'aime tous les grands ports du sud et particulièrement Lisbonne. J'y trouve des correspondances avec mon tempérament, ma tendance à la rêverie et à la mélancolie. Je ressens cela à Gênes aussi, moins à Marseille.

– Dans «Requiem» le narrateur déclare: «Le Portugal est inscrit dans mon patrimoine génétique.» N'est-ce pas vous, Antonio Tabucchi, qui vous exprimez dans ces mots?

– A. Tabucchi: J'ai adopté le Portugal et le Portugal m'a adopté. Mes liens avec ce pays ne sont pas uniquement culturels et littéraires. Il y a d'abord la vie, les amitiés, la famille qui m'attachent là-bas.

– Vous avez écrit ce roman directement en portugais. Que vous a apporté cette première expérience?

– A. Tabucchi: Je l'ai vécue comme un voyage à travers mon passé. Je n'ai pas pu me traduire moi-même en italien. Beckett parvenait à écrire en français puis à se traduire en anglais. J'admire la maîtrise de cette schizophrénie linguistique. J'ai fait la traversée jusqu'à l'autre rivage de mon âme. Mais j'étais incapable de faire le voyage inverse.

– «Requiem» est entièrement habité par la présence en filigrane de Fernando Pessoa. Pourquoi ce poète a-t-il pris une telle importance dans votre vie?

– A. Tabucchi: Je l'ai découvert au début des années soixante quand j'étais étudiant à Paris. L'œuvre de Pessoa appartient intimement au XXe siècle. L'inquiétude, l'intranquillité, le rapport à l'autre… Les thèmes pessoiens sont un condensé de la littérature de ce siècle.

– Alain Tanner, au fil des années, vous prénommez Paul vos personnages principaux. Sont-ils vos doubles multiformes?

– A. Tanner: Je le fais à chaque fois que le personnage est un peu mon porte-parole. Dans «Requiem», le narrateur ne m'est pas étranger. Je pourrais vivre, comme lui, une journée hallucinée dans Lisbonne.

– «Requiem» est aussi une histoire de fantômes. Quels rapports entretenez-vous avec les spectres, Antonio Tabucchi?

– A. Tabucchi: L'écriture appartient à un monde flottant, éloigné du réel. Pour moi, les fantômes de «Requiem» sont une évocation de mon imaginaire.

– B. Comment: Antonio Tabucchi a un rapport fantomatique à son univers littéraire. Il est véritablement visité par ses personnages. Il leur ouvre sa porte, les écoute. Alain Tanner a traduit cela dans le film en faisant apparaître les fantômes à l'écran avant que le narrateur ne les voie.

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