Lorsque Jeremy Deller a reçu le prestigieux Turner Prize en 2004, il y eut des commentateurs pour se demander si la décision était opportune et si Jeremy Deller était vraiment un artiste. L'exposition qu'il présente à Paris sous le titre D'une révolution à l'autre, avec plusieurs intervenants qu'il a rassemblés autour de lui, soulève exactement la même question bien que la réponse soit forcément oui puisqu'il expose dans un centre d'art, Le Palais de Tokyo, et qu'il assume pleinement sa position d'artiste.

A l'entrée une grande banderole décorée accueille le visiteur qui en trouvera une multitude dans la première salle, fêtant des clubs, des comités, des associations, des organisations politiques et syndicales ou présentant leurs revendications. L'art du calicot est très développé et très raffiné en Angleterre, depuis longtemps; il suffit d'observer les tribunes des stades de football pour s'en convaincre. Leurs auteurs sont innombrables et anonymes. Celles qui sont suspendues au Palais de Tokyo sont l'œuvre d'Ed Hall, ancien architecte d'une municipalité londonienne, qui consacre maintenant tout son temps à leur confection pour l'Union ferroviaire et maritime ou l'Union internationale des travailleurs du sexe par exemple.

Tout autour de la grande salle, des photographies, des petits films et des vitrines présentant une partie du fonds documentaire constitué par Jeremy Deller sur les pratiques culturelles des Britanniques, de l'éléphant mécanique à la course de barrique, de la broderie à la confection de gâteaux d'anniversaire et au concours de grimaces. Plus loin, les archives d'un établissement qui a eu son heure de gloire à Paris, et qui a compté dans la naissance du rock français puisqu'on y a vu passer Eddy Mitchell, Sylvie Vartan, Johnny Hallyday et bien d'autres, le Golf Drouot, golf miniature qui arrondissait ses fins de mois au début des années 1960 grâce à un juke-box et plus tard à des compétitions musicales. C'est un sociologue du Centre national de la recherche scientifique qui développe cette collection pour le futur Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée.

Tout cela n'est pas de la main de Jeremy Deller. Pas plus que les peintures de William Scott et des participants du Creative Growth Art Center, une communauté d'artistes atteints de troubles physiques et mentaux. Pas plus que les documents du Centre Theremin de Moscou qui rappellent les grandes utopies artistiques des années 1920 dans la Russie révolutionnaire et leur effondrement au moment du stalinisme.

Peut-être y a-t-il quand même quelque chose de Jeremy Deller, puisqu'il est le commissaire principal d'une section dont le titre est emprunté au Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels: 1760-2008 Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, un récit en images et en sons des bouleversements de l'industrialisation, de l'urbanisation, puis, plus récemment, de la destruction de l'ancienne base économique et sociale, les mines et leurs syndicats notamment, avec une photographie emblématique, celle d'un mineur de fond en casque à lampe avec son fils catcheur célèbre en grande tenue et maquillage outrancier posant au fond, avec les collègues du papa en 1973.

De la locomotive à vapeur au rock anglais, une tentative de saisir à la fois la richesse d'invention dont font preuve les individus et les groupes sociaux pour faire face à l'existence, et la puissance destructive des forces matérielles. Voilà peut-être où apparaît Jeremy Deller, dans cette fièvre collectionneuse et dans cette volonté de faire revivre des personnages pris dans l'histoire comme on les fait revivre, là-haut, au sommet de la société, depuis des lustres dans des portraits. Voilà la volonté, l'intention artistique de Jeremy Deller, termes qui traduisent imparfaitement le concept de Kunstwollen inventé par l'historien d'art Aloïs Riegl il y a plus d'un siècle. Dit-on qu'un metteur en scène n'est pas un artiste parce qu'il n'a pas écrit lui-même la pièce et qu'il n'apparaît pas sur le plateau? Dans ce cas, l'exposition est une œuvre, à prendre comme un roman, un film, un livre d'images, une promenade dans les ruines du temps présent. Et Jeremy Deller est un artiste. Un bon.

Carte blanche à Jeremy Deller/D'une révolution à l'autre. Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, 75016 Paris. Rens. 00 331/47 23 54 01 et http://www.palaisdetokyo.com. Ouvert tous les jours sauf le lundi de midi à minuit. Jusqu'au 4 janvier.