Vivian Gornick s’est fait connaître aux lecteurs de langue française l’année dernière avec Attachement féroce, solide récit d’une relation mère-fille riche en névroses. Dans La femme à part, on retrouve le même ton, où affleure la souffrance produite par la conscience du milieu social, et le même personnage principal – le double de la narratrice, New York, sa ville. Et c’est cette muse, ou plutôt l’un de ses boroughs, la tant désirée Manhattan pour la native du Bronx, qui l’inspire tout au long de ces pages.

«Ma ville, écrit-elle, c’est plutôt celle des Anglais mélancoliques: Dickens et Johnson, surtout Johnson. La ville était pour lui le moyen de sortir de ses bas-fonds. La rue le tirait d’une solitude morose pour le relier à l’humanité. Dans les rues, Johnson puisait sa sagesse.»

Cette île de Manhattan, qu’elle rêve de conquérir depuis tout enfant, et la noble figure du Dr Johnson, le lion de la littérature anglaise du XVIIIe, sont peut-être le contrepoison à cette terrible conscience sociale qui fait d’elle une féministe et une sympathisante communiste (ces mots veulent encore dire quelque chose, quoi qu’on en dise). Née dans le Bronx, dans une famille de prolétaires immigrés juifs, Manhattan la libère bien davantage que sa «psy», et dans ses rues et ses avenues et ses parcs, elle retrouve sa liberté, tel le très chrétien Johnson qui, il y a deux siècles, avait pour seule patrie l’universelle et la si singulière Londres.

L'amour tabou des affranchis

Leonard, l’ami homosexuel, lui offre la parfaite distance et la nécessaire connivence dans laquelle se reconnaissent deux êtres «à part». Mais il y a autre chose encore qui sauve Vivian Gornick, c’est l’amour, terrible tabou pour les affranchis, qui rédime tous les êtres, banquiers et clochards, Noirs et Blancs, analphabètes et lettrés. «En réalité, l’amour a bien plus compté pour moi que je ne l’aurais cru.» Le Graal, avoue-t-elle, c’était «l’Amour avec un grand A, le travail avec un grand T». Mais le travail avec un grand T, c’est encore l’amour. Chez elle, ce sentiment s’étend aux amis et aux inconnus qui font à chaque heure du jour et de la nuit le grand spectacle de la ville, où elle voit «quelques personnes faire rôtir un cochon en pleine rue à minuit, parce que l’une d’elles avait gagné au loto».

La mère de l’auteur, archétype de la mère juive aimante et culpabilisatrice, la suit comme son ombre dans les rues de sa ville, au cours de ses promenades: «Ma mère et moi marchons sur l’avenue qui longe la cité où elle réside. Les voitures klaxonnent, trois Hispaniques se disputent, deux lesbiennes s’enlacent, un drogué se laisse choir devant une vitrine. Nous ne leur prêtons aucune attention, surtout ma mère, qui me fait le récit de sa souffrance. En un sens, ce quartier a fait d’elle une New-Yorkaise. Mais elle est restée la femme obstinément révoltée par la vie qu’elle a toujours été.» Vivian Gornick, au fond, écrit toujours «le livre de la mère» et, dans ce livre rafraîchissant, l’amour bouillonnant de la vie l’emporte toujours sur la révolte.


Vivian Gornick, «La femme à part», trad. de l’américain par Laetitia Devaux, Rivages, 160 pages