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L’ode à la Suisse de Frédéric Beigbeder

Dans son dernier roman «Une vie sans fin», l’écrivain français évoque son attachement à la Suisse, ce pays où le rapport à la mort est «sain». Il s’en explique dans une interview publiée mardi dans «24 heures»

Une déclaration enflammée. Dans son dernier ouvrage, Une vie sans fin, paru chez Grasset, Frédéric Beigbeder clame son amour pour la Suisse, son «rationalisme», son «mode de vie policé», son «hygiénisme». Il s’en explique dans une longue interview publiée mardi par 24 heures. En pleine transformation personnelle, l’écrivain de 52 ans révèle avoir trouvé, sur les bords du Léman, un antidote pour conjurer sa peur panique de la mort.

«Souvenirs féeriques» à Verbier

D’où part l’attachement de Frédéric Beigbeder pour la Suisse? L’ex-roi de la pub, adepte des nuits parisiennes, évoque des «souvenirs féeriques» ancrés dans l’enfance et l’adolescence. Des hivers à Verbier dans le chalet paternel, des «réveillons cosmopolites», des «sensations de feu sous la glace». Plus tard, c’est la science et le progrès qui achèveront de ravir son cœur. Passionné par le génome, fasciné par les cliniques helvétiques, le quinqua marié avec la mannequin genevoise Lara Micheli se sent rassuré dans ce «pays qui a toujours voulu contrôler l’humanité».

Rapport «sain» à la mort

C’est que son roman part d’un postulat: la vie est une hécatombe et les morts s’accumulent inexorablement, quelque 59 millions par an, 158 857 par jour. Sous sa plume, la Suisse apparaît alors comme une bulle de respiration, un îlot préservé où, loin d’être torturé, le rapport à la mort est «sain». Son exemple: l’association Exit qui permet de «mourir dans la dignité». Ce qui pousse Frédéric Beigbeder à une réflexion spirituelle: en Suisse, «le désir d’éternité cohabite avec celui de mourir».

«Je ne vois pas les défauts de la Suisse»

Au cœur de ce tableau dithyrambique, l’écrivain apporte toutefois une nuance: «J’idéalise sans doute, je ne vois pas les défauts de la Suisse, mais quand on arrive de Paris la désordonnée ça se comprend.» En pleine introspection, le quinqua qui s’est récemment retiré des mondanités parisiennes peine encore à définir son nouveau moi: «Suis-je un lanceur d’alerte qui veut prévenir [ou] un vieux con qui ne comprend plus?»


Verbatim

  • «Romy dormait, affalée dans un taxi qui longeait le lac Léman. Le soleil allumait la cime enneigée du Jura, où un nuage dégoulinait comme une avalanche de brume translucide. C’est ce paysage blanc qui a inspiré Frankenstein à Mary Shelley. Est-ce un hasard si Genève est la ville où le professeur Antonarakis travaille sur la manipulation génétique de l’ADN humain? Rien n’est dû au hasard en Suisse, la patrie des horlogers les plus méticuleux. En 1816, dans la villa Diodati, Mary Shelley avait senti tout ce que cette cité a de gothique. Le calme et la paix y reposent sur un rationalisme de façade. J’ai toujours trouvé erroné le cliché de la Suisse tranquille, surtout après quelques bagarres de champagne au Baroque Club.» (p. 26-27)

  • «Genève, c’est le bon sauvage de Rousseau domestiqué par Calvin: tout Helvète sait qu’il risque de tomber dans un précipice, de finir gelé dans une crevasse ou noyé au fond d’un lac de montagne. […] Genève, la «Rome protestante», en deuil de son secret bancaire, me semble l’illustration idéale de l’adage du prince de Ligne: «La raison est souvent une passion malheureuse.» […] Ce qui me plaît en Suisse, c’est le feu qui couve sous la neige, la folie secrète, l’hystérie canalisée. La vie peut basculer à tout instant dans un univers aussi policé. Après tout, Genève contient le mot «gène» dans son nom: bienvenue dans le pays qui a toujours voulu contrôler l’humanité.» (p. 27)

  • «Ici l’on avait l’habitude de domestiquer l’être humain, de vouloir corriger les défauts d’Homo Sapiens, voire d’améliorer ce vieux vertébré. La Suisse ne se méfiait pas de la posthumanité puisqu’elle savait l’homme imparfait de naissance. Le bonheur ressemblait à un campus sympathique, le futur était un teen movie en milieu médical.» (p. 29)

  • «Le même taxi nous déposa à la fondation Bodmer, devant une imposante demeure posée sur une colline verte qui surplombe le lac Léman. Dans ce musée privé est exposée l’une des plus importantes collections de manuscrits au monde. L’exposition «Frankenstein créé des ténèbres» rendait hommage à une source de fierté nationale: Mary Shelley a écrit le grand roman de la vie artificielle dans une villa voisine, durant l’été 1816. La municipalité avait même érigé une statue de Frankenstein sur la plaine de Plainpalais. L’incipit du livre était reproduit en lettres d’or sur le mur d’entrée de l’exposition: «Je suis né à Genève; et ma famille est l’une des plus distinguées de cette république.» (p. 46-47)


Frédéric Beigbeder, «Une vie sans fin», Editions Grasset, Paris, 2018.

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