L'odeur de Kaboul

Pierre et Micheline Centlivres-Demont livrent sans fard quarante années de recherches dans un pays éclaté.

Pierre Centlivres et Micheline Centlivres-Demont. Revoir Kaboul, Chemins d'été, chemins d'hiver entre l'Oxus et l'Indus, 1972-2005. Zoé, 480 p.

Ils y reviennent sans cesse. Kaboul les aimante. Ils en ont pris le chemin par nécessité administrative d'abord puis par pure passion, par besoin physique. Les ethnologues Pierre Centlivres et Micheline Centlivres-Demont peuvent reconnaître l'odeur de la capitale afghane entre mille, ce mélange de kérosène et de résine, qui les prend au nez dès l'arrivée. Et puis la lumière blanche, l'air d'altitude. Cela fait quarante ans maintenant que l'Afghanistan et les Afghans sont leur «terrain» de recherche. Quarante ans de relevés, de prise de notes, d'études fouillées dans un pays en paix puis auprès de l'immense diaspora afghane éparpillée par la guerre au Pakistan voisin.

Revoir Kaboul est un voyage colossal. Dans le temps et dans l'espace. Quarante ans, deux générations. Les Centlivres, par-delà la guerre et la dispersion des familles, voient les petits grandir, les grands vieillir. Et eux avec bien entendu. Car le livre est bien le compte rendu d'une relation, d'un compagnonnage pas toujours simple, pas toujours exempt d'ambiguïtés entre eux et leurs sujets d'étude, entre observants et observés, Occidentaux et Asiatiques.

Reprenant les journaux qu'ils ont tenus au jour le jour sur le «terrain», ils vendent la mèche comme ils disent sur le hors-champ de la caméra ethnographique, se mettant en scène eux, leurs collègues et toute la galaxie des organisations humanitaires, combien présentes dans et tout autour de l'Afghanistan en guerre. Par-là, c'est la démarche ethnographique même qui est questionnée sans relâche et en toute franchise. Quelle est cette relation qui se noue entre les chercheurs et leurs informateurs, c'est-à-dire ces hommes et ces femmes rencontrés sur place, dans le feu de leur vie, et qui deviennent, parfois sans bien réaliser, des passeurs entre les deux mondes? L'amitié, l'affection sont bien vite au rendez-vous mais l'inégalité des positions fausse malgré tout les rapports. Il faut faire avec la gêne d'utiliser les témoignages à des fins universitaires, de progression de carrière. Mais les Centlivres parviennent, et c'est leur force, à sortir d'eux-mêmes pour se voir dans les yeux de leurs hôtes avec toute la bizarrerie que revêt leur entreprise quand elle est perçue du dehors.

On ressort rincé de cette somme vertigineuse, les yeux tout écarquillés par tant d'images, de paysages à couper le souffle, de rencontres avec des personnages hors norme, de villes labourées de fond en comble pour tenter de comprendre, encore et toujours, le fonctionnement d'une société en temps de paix puis déchirée et humiliée par la dispersion dans les camps de réfugiés. Avec aussi le sentiment d'avoir traversé une épaisseur, celle de la complexité des hommes, des réseaux, de l'histoire d'un point donné du globe.

Au terme du voyage, qui se poursuit encore, on n'en doute pas, par-delà le livre, des scènes se détachent bien évidemment. La vallée de Chitral, au nord du Pakistan, reste collée à la rétine avec cette couleur verte qui la baigne, le son clair des ruisseaux qui filent en contrebas et les sommets à 7000 mètres qui l'enserrent. Le théâtre qui s'y joue en cette fin d'été 1986 est tout aussi stupéfiant. Les réfugiés et les combattants se croisent dans une ancienne station thermale devenue camp de base de guerriers déterminés à chasser les communistes de leurs terres.

Et puis Peshawar, de l'autre côté de la passe de Khyber, où des centaines de milliers de réfugiés s'entassent. L'originalité du regard des Centlivres est d'observer comment les réfugiés parviennent à reconquérir leur dignité dans un contexte de dépendance. Sans juger, dépassant la grille de lecture condescendante des cadres pakistanais ou occidentaux, ils démontent les rouages de cette reconquête de soi. Et puis Quetta, Karachi, Islamabad. Et Kaboul, toujours, blessée mais toujours fière.

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