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«Douce est la terre quand elle paraît aux yeux des naufragés.» Encore dans son emballage plastique, un exemplaire du Temps daté du vendredi 9 septembre 2011 a refait surface à la rédaction de Lausanne après une épopée digne de L’Odyssée d’Homère. Ce journal, qui titrait sur le départ de Micheline Calmy-Rey du Conseil fédéral, devait atteindre la cité ensoleillée de Karistos. Sa distribution sera remise aux calendes grecques: l’indication «retour» est marquée au feutre rouge sur le blister. Le nom de la destinataire est toujours lisible: Hélène Guisan.

Née en 1916 à Constantinople, cette personnalité vaudoise a traduit en français des tragédies grecques et écrit plusieurs ouvrages, dont La Tierce Présence, récompensé d’un prix de l’Académie française en 1995. Revenue du passé, cette édition émerveille l’équipe du Temps. Elle passe de main en main. Chacun veille à ne pas l’abîmer, essaie de lire les titres de la première page pour se replonger dans l’actualité de l’époque. Florilège: «Les cendres encore vives du 11-Septembre», «L’Egypte en ébullition», «Quel avenir pour les îles solaires après la mort de son créateur?», «Un air d’Ethiopie à La Bâtie». Des informations qui laissent un souvenir plus ou moins vague.

«C’est incroyable!»

Après ce premier examen, on décide de mener une petite enquête sur l’histoire de ce journal. La mission m’est confiée. Une brève recherche sur Google me permet de trouver le numéro de téléphone d’une certaine Hélène Guisan, qui réside à Lausanne. S’il s’agit bien de notre lectrice, elle aurait 103 ans aujourd’hui. Une première tonalité. «Allô?» Une voix se fait entendre à l’autre bout du fil. Il s’agit bien d’Hélène Guisan-Démétriadès.

Les présentations faites, je lui annonce le retour de l’exemplaire qui lui était adressé il y a de cela presque neuf ans. «C’est incroyable!» s’amuse-t-elle, en apprenant la nouvelle. L’écrivaine et poétesse évoque les imperfections du système postal grec, «pays que j’adore», pour débrouiller cette drôle d’affaire. Une autre piste se dessine. Sur l’emballage, on peut lire cette adresse: «POSTE RESTANTE. GR-34001. KARISTOS». Il est possible que ce numéro n’ait jamais été récupéré au bureau de poste de la ville côtière. Son lent retour reste toutefois mystérieux puisque l’étiquette collée par l’entreprise hellénique date de 2015…

Petite propriété en Grèce

Mais que faisait ce journal à près de 2500 kilomètres de Lausanne? «J’ai toujours une petite propriété à Karistos, un port de pêche situé sur l’île d’Eubée, une bande de terre qui longe l’Attique. Je regrette de ne plus pouvoir y aller», confie Hélène Guisan-Démétriadès au téléphone. La dernière fois qu’elle s’est rendue dans cette ville, mentionnée dans le Catalogue des vaisseaux de L’Iliade, c’était en 2013. Ici ou là-bas, elle a toujours pris le temps de feuilleter son journal. «Je suis abonnée au Temps, sous toutes ses appellations, depuis au moins cinquante ans. C’est un journal qui reste excellent pour un petit pays comme la Suisse», salue-t-elle.

Son mari, décédé en 1998, était une figure de la politique vaudoise. Louis Guisan s’est illustré aux postes de conseiller d’Etat, conseiller national, aux Etats puis dans le rôle de représentant de la Suisse au Conseil de l’Europe. Il fut même le directeur de la Gazette de Lausanne, l’un des ancêtres du Temps, dans les années 1960. «Lorsque des milieux d’extrême droite tentèrent de mettre la main sur la Gazette de Lausanne, il fut de ceux qui la maintinrent dans la mouvance libérale-démocrate», rappelle sur son site le Dictionnaire historique de la Suisse.

«Fidèle aux femmes»

Dans les archives du journal, disponibles en ligne, on peut trouver des textes signés Hélène Guisan-Démétriadès dans le courrier des lecteurs. Elle porte aujourd’hui un regard attendri sur Le Temps, et son engagement pour l’égalité entre les hommes et les femmes. «Vous êtes fidèle aux femmes. Il m’arrive de voir des graphiques qui mesurent leur place dans vos pages», note-t-elle, en référence à notre baromètre mensuel de la parité.

Et son amour pour les tragédies grecques? Il ne s’est pas envolé, mais ne rythme plus son quotidien. «J’étais à court de lecture et je suis tombée sur un petit chef-d’œuvre des Editions Mermod. C’est un livre de Gérard Bauër sur la ville de Paris, datant de 1944, qui mêle littérature et peinture avec des textes de Maupassant, Baudelaire ou encore Proust.» Mais elle ne veut pas m’importuner plus longtemps avec ses lectures du moment, qu’elle juge loin de l’objet de mon appel.

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