«On rapporte que des shérifs en uniforme patrouillent les bureaux de vote dans le Missouri. Laissez-les faire leur travail. Ne soyez pas intimidé. VOTEZ!» Ce message est une des nombreuses exhortations publiées par Wendell Pierce sur Twitter le 8 novembre 2016, jour des élections présidentielles américaines. Les stratégies d’intimidation policières, l’acteur de The Wire connaît. Dans cette série télévisée devenue culte, Wendell Pierce est Bunk Moreland, le caustique inspecteur de police de la brigade criminelle de Baltimore. Au-delà du rôle qui l’a propulsé, Wendell Pierce connaît aussi l’intimidation dans ses formes les plus ordinaires et les plus abjectes. Il l’a subie, combattue et matée.

Dans son sang d’abord, puisque ce natif de la Nouvelle-Orléans est l’arrière-petit-fils d’un esclave du sud de la Louisiane. Gamin ensuite, lorsqu’il sortait les poings dans la cour d’école pour répondre aux agressions raciales. Etudiant-acteur à la prestigieuse Julliard School, lorsqu’on lui fait comprendre qu’il n’a pas le profil (pour ne pas dire le teint) à jouer du Shakespeare. Adulte toujours, à chaque fois qu’il est confronté à des chauffeurs de taxi racistes, aux vautours qui planent sur le charnier immobilier de La Nouvelle-Orléans post-Katrina ou à des représentants de la loi portés sur la gâchette.

Chant triomphant

Mais Wendell Pierce est un grand format. Un homme aux épaules XXL, à la morale d’acier et à la carrière cinq étoiles. Désamorcés par les maximes galvanisantes de ses parents («impossible est mort trois jours avant la création du monde», répète sa mère à ses enfants déstabilisés par les injustices sociales), ces drames quotidiens ont forgé sa pugnacité et celle de sa famille. Son autobiographie publiée cet automne en français aux Editions du sous-sol, Le vent dans les roseaux, l’histoire d’un ouragan, d’une pièce de Beckett et d’une ville que rien ne pouvait briser raconte ce destin transgénérationnel, des rives du Mississipi aux salons de la Maison-Blanche. Adossée à des faits historiques, elle rend aussi hommage aux luttes de la communauté afro-américaine qui, telle ces roseaux battus par la tempête qui prêtent leur souplesse résurgente au titre de son livre, «sont peut-être de modestes roseaux, mais ils sont dotés de pensées, et ils sont résistants. Ces roseaux entonnent leur chant, un chant triomphant. Et plus le vent souffle fort, plus notre esprit est fort.»

«En attendant Godot»

C’est sur ces mots que s’ouvre «Le vent dans les roseaux», un soir de novembre 2007. Le titre est une réplique d’«En attendant Godot». La pièce de Samuel Beckett, qui met en scène deux vagabonds suspendus à l’espoir de voir arriver leur sauveur, se donne ce jour-là à la Nouvelle-Orléans. C’est une représentation à ciel ouvert: le Lower Ninth Ward, quartier hautement sinistré où le public afflue en masse, a été littéralement rasé par la tempête Katrina le 29 août 2005. Accroupi entre les herbes hautes qui poussent sur les ruines des maisons, Wendell Pierce est en apnée. Il va entrer sur scène et vivre l’expérience décisive qui lui prouvera «le réel pouvoir de l’art sur un individu, sur une communauté. Ce pouvoir qu’il a de nous galvaniser, de nous régénérer, de nous sauver. Ce pouvoir qu’il a de nous redonner l’envie de reconstruire, ensemble, notre vie.»

L’acteur se réfère souvent à cette soirée au cours du livre, parce qu’elle cristallise à la fois ses combats et ses idées: la défense de ses origines et de son intégrité citoyenne grâce aux pouvoirs cathartiques de l’art et de la création. «Le Vent dans les roseaux» est l’histoire d’une vie, professionnelle et personnelle, intimement chevillée à cette question. Et c’est à La Nouvelle-Orléans, refuge des esclaves affranchis, terre mère de Louis Armstrong et melting-pot communautaire gravement affecté par les ravages de l’ouragan, que ce pouvoir prend pour Wendell Pierce une ampleur significative.

Des Américains comme les autres

Etudiant à New York, Wendell Pierce fut profondément marqué par le théâtre d’August Wilson, «centré autour de la tension que ressentent les Afro-Américains lorsqu’ils veulent être fidèles à eux-mêmes, tout en assumant pleinement leur droit d’être des Américains comme les autres» puis par la fréquentation d’Albert Murray. Noir, cet intellectuel refuse le titre d’«Afro-Américain» et les dynamiques d’oppression qui réduisent sa communauté au statut de victime. Comment un peuple illégitime aurait-il pu inventer le blues puis le jazz, «l’expression la plus pure de l’esprit américain»?

En 2007, deux ans après Katrina, il est occupé à reconstruire la maison de ses parents à Pontchartrain Park, premier lotissement exclusivement réservé à la classe moyenne noire américaine. C’est dans ce cocon protégé qu’il reçoit les principes moraux qui balaient toutes les pages du Vent dans les roseaux: «Famille, Dieu et patrie: telles sont les valeurs des Pierce» martèle-t-il tel un prédicateur. Au même moment, le réalisateur de The Wire travaille sur un nouveau projet, Treme. Cette série met en scène des personnages de La Nouvelle-Orléans – ethnies et classes sociales confondues – occupés à rebâtir leurs vies détruites par l’ouragan. Wendell Pierce y joue Antoine Batiste, un tromboniste talentueux qui trime entre les trottoirs du Vieux carré, épicentre touristique de la ville, et son job de prof de musique auprès des enfants défavorisés. Un rôle précieux pour l’acteur, alors concrètement impliqué dans la renaissance de sa ville: «Treme fut le fruit d’une intervention divine […] Elle a fait passer le message qu’à La Nouvelle-Orléans, notre culture, ce que nous créons, ce qui a inspiré et ravi des générations entières aux quatre coins du monde, occupait le centre de nos vies.»

Exactions du Ku Klux Klan

On pourrait reprocher à l’autobiographie de Wendell Pierce son manque d’aspérités. Héros de son propre récit, il se raconte en fils exemplaire, comédien appliqué et citoyen modèle. A croire que les failles cadrent mal avec ce parcours prophétique qui lui permettra de conduire sa mère, un jour témoin des exactions du Klu Klux Klan, jusqu’à la maison blanche pour y serrer la pince de Barack Obama. Le voyage jusqu’à Washington pour assister avec ses parents à l’investiture du premier président noir des Etats est d’autant plus émouvant qu’il se lit désormais à la lumière d’une autre réalité politique. Mais pour reprendre les mots de Samuel Beckett: «A quoi bon se décourager maintenant?»


Wendell Pierce, «Le Vent dans les roseaux», trad. de l’anglais par David Fauquemberg, Ed. du sous-sol, 336 pages