David Sylvester. Francis Bacon à nouveau. Trad. de Jean Frémont. André Dimanche, 271 p.

Lorsque David Sylvester écrit pour la première fois sur Francis Bacon en 1948, il ne l'a pas encore rencontré. Il fera sa connaissance en 1950. Il deviendra son ami et l'un de ses modèles. Cette amitié ne sera interrompue que par la mort du peintre en 1992. C'est peu dire que David Sylvester connaissait l'œuvre de Bacon mieux que quiconque. Il a organisé des expositions d'une qualité exceptionnelle et il a publié Francis Bacon, Entretiens avec David Sylvester (Skira), un classique, non seulement par ce qu'il révèle de la personnalité et de la pensée de l'artiste mais aussi par la pertinence des questions qui lui sont posées.

Avec Francis Bacon à nouveau, les Editions André Dimanche sortent ce que l'on appelle un «beau livre» tant l'illustration est soignée et accompagne le texte. C'est aussi un livre discontinu, juste assez capricieux pour que l'on ne puisse pas croire à la rectitude de l'œuvre, à son unique détermination, à sa transparence sous le regard du spectateur. C'est en même temps un livre qui prépare le lecteur à accueillir la peinture de Bacon sans être prisonnier d'une image figée (tragique, torturée, etc.) qu'elle donne d'elle-même.

Peu d'artistes ont autant compté dans la deuxième moitié du XXe siècle que Francis Bacon. Et peu d'entre eux ont eu la chance d'avoir un interlocuteur aussi précis que David Sylvester. C'est aussi une chance pour les amateurs. Car l'histoire de l'art de la deuxième moitié du XXe siècle est encombrée par les discours d'artistes. Jamais on n'a tant fait appel à leurs propos. Jamais on ne leur a autant demandé d'être les témoins d'eux-mêmes. Jamais on ne les a autant cités comme si leurs paroles avaient un contenu de vérité supérieur à leurs œuvres. Comme s'il fallait être l'artiste lui-même pour comprendre vraiment ce qu'il fait. La critique et les amateurs renoncent ainsi à leur propre regard face à l'autorité de l'artiste.

Ce n'est pas le cas de David Sylvester. Il a eu une relation si intime avec Bacon et avec son œuvre qu'il aurait pu renoncer lui-même à être autre chose que leur porte-parole. Il aurait pu aussi, comme souvent les amis d'artistes, poser à l'expert absolu du fait de cette amitié. Il évite tous les écueils, y compris celui de l'objectivité historienne. Il ne renonce ni au recul, ni à l'intimité. C'est assez périlleux pour un critique ou un historien d'art qui pourrait confondre sa relation avec le peintre et sa relation avec sa peinture (on peut se rendre compte des dégâts que provoque cette confusion en lisant les ouvrages publiés par ceux qui ont fréquenté Picasso).

L'œuvre de Bacon n'est pas étrangère à sa vie quotidienne. Comme c'est un portraitiste, on y trouve ses amis et ses amants. Mais David Sylvester, aidé par la distance qu'imposait Bacon lui-même, montre qu'il n'y a d'autre biographie d'artiste que son œuvre proprement dite. Francis Bacon n'a pas fait, ou n'a pas encore fait école. Il n'appartenait à aucun courant dont le nom se terminerait par un -isme. Mais il n'était pas isolé. Sa peinture prenait sa source dans l'histoire de l'art, chez Velazquez ou Picasso. Il était aussi, de son propre temps, d'une sorte de fratrie dans l'art, qui ne tenait pas à la fréquentation personnelle mais à la proximité artistique. Avec Giacometti, par exemple, sur lequel David Sylvester a beaucoup écrit.

Dans Francis Bacon à nouveau, il compare les deux hommes et les deux œuvres. Il les rapproche, il les éloigne, il joue avec ce qu'ils ont en commun et avec leurs différences. Il procède en funambule. A la limite de l'équilibre. Et avec une légèreté qui rend palpable l'évidence.