Le jusqu’au-boutisme des indépendantistes catalans a pris un peu tout le monde de court: on savait que c’était dans l’air depuis quelque temps, parce que les conséquences dramatiques de la crise financière sur l’Espagne avaient rebattu les cartes, mais sans vraiment croire que cela finirait par arriver vraiment. Et puis la crise s’est installée, pas à pas, comme une mécanique implacable.

Il est évidemment trop tôt pour savoir à quoi elle aboutira, si la Catalogne arrachera ou non son indépendance, et si elle fera des émules ailleurs en Europe. Mais le train des questions est d’ores et déjà lancé, tant les perspectives ouvertes par l’événement rendent l’avenir encore un peu plus flou.

Logique dominante

Il faut dire que les velléités catalanes s’opposent frontalement à la logique dominante de notre époque. Après avoir dressé l’inventaire des histoires nationales, elle en a proclamé la fin, en donnant sa préférence à des constructions post-étatiques qui seraient mieux adaptées pour relever les défis futurs, à commencer par celui de la mondialisation.

Les catalanistes contredisent également, en dépit de leur non-violence, une valeur devenue cardinale, à savoir la concertation et le dialogue – bien aidés en cela par l’intransigeance du gouvernement espagnol. On se retrouve du coup comme projeté à une époque révolue, celle de la formation des grands Etats-nations dans un long XIXe siècle qui s’est clos en 1918.

Mais cette apparente inversion de route n’est pas synonyme d’archaïsme. Car elle advient au point d’intersection de questions aujourd’hui cruciales: redéfinition du rôle de l’Etat (et son dépassement), auto-organisation des communautés, place de la diversité dans une société, un Etat ou un ensemble supranational.

Libéralisme politique

Essayons de remonter en amont, pour essayer de comprendre ce qui n’a pas fonctionné. John Stuart Mill est l’une des figures majeures du libéralisme politique au XIXe siècle. Dans ses Considérations sur le gouvernement représentatif (1861), il a voulu montrer que la démocratie représentative est le régime le plus à même de respecter à la fois les droits collectifs et la liberté individuelle. Seulement voilà, arrivé en fin de parcours, il se heurte à un obstacle: les nationalités – c’est-à-dire les ethnies – héritées de l’histoire. Leur pluralité est-elle compatible avec l’Etat démocratique moderne?

En défenseur des libertés, Mill est sensible aux revendications d’autodétermination des peuples, particulièrement débattues de son temps. Il se réfère aussi bien à la formation toute récente de l’Italie (exemple positif) qu’à l’autoritarisme de l’Empire des Habsbourg (contre-exemple); il a également bien présent à l’esprit le problème spécifique posé par les colonies. Tout en différenciant les cas de figure, il trouve que les indépendances ont un argument indiscutable en leur faveur: l’expérience courante prouve en effet que seul un Etat mononational garantit le bon exercice de la démocratie. Mais il reconnaît aussitôt que l’histoire et la géographie rendent parfois cette réalisation difficile, voire impossible.

Un autre élément entre en jeu, de nature plus délicate: n’est-il pas avantageux pour une petite nation de se fondre à l’intérieur d’un ensemble plus grand, en profitant ainsi de son niveau de culture et de développement? De manière générale, il estime que «tout ce qui tend à mélanger les nationalités, à fondre leurs qualités et leurs particularités dans une union commune, est un bienfait pour la race humaine».

Extrait

«Si l’ère de l’aspiration vers un gouvernement libre arrive, avant que cette fusion [entre les différents peuples d’un Etat] ait été effectuée, elle ne s’effectuera pas: l’occasion en est passée. A partir de ce moment, si les nationalités irréconciliables sont séparées géographiquement, et surtout si leur position locale est telle qu’il n’y ait ni à-propos ni convenance naturelle, à ce qu’elles soient sous le même gouvernement (comme dans le cas d’une province italienne sous le joug français ou allemand), non seulement il serait convenable, mais encore il est nécessaire, si l’on tient à la liberté ou à la concorde, de rompre le lien complètement»

Ballotté entre deux principes

Mais il sait que c’est un objectif plus qu’incertain. La formation de nations autonomes semble alors inéluctable, si l’on veut respecter les droits individuels et collectifs. Mill est donc ballotté entre deux principes fondamentaux dont la conciliation est malaisée: la liberté des peuples et l’idéal d’un rapprochement entre les cultures, sous l’égide d’un Etat supranational. Ce double impératif, à la racine de l’Etat contemporain, est toujours le nôtre. L’avenir proche dira sans doute s’il faut le remettre en cause, et dans quelle direction.


John Stuart Mill, «Considérations sur le gouvernement représentatif», trad. Charles. Dupont-White, 1862