Il a grandi à Cossonay, mais parle avec brio du monde dans sa totalité

Julien Mages, auteur de théâtre, présente «Ballade en orage», dès ce soir, au Théâtre du Loup

Le monde tel qu’il est. Le monde tel qu’il devrait être. Julien Mages enrage. Contre le cynisme de l’argent, la famille en crise, l’indifférence généralisée. Sujets d’inquiétude largement partagés. Plus rare: l’intense auteur de théâtre en veut aussi aux Lumières, «ce siècle laïc qui a donné les pleins pouvoirs à l’homme et à sa raison, le coupant de sa part mystique et d’une nécessaire humilité.» Oui, Julien Mages, 37 ans, est un moraliste. Il le dit sans détours.

«En créant un spectacle sur les tueurs de masse, j’ai réalisé à quel point l’absence de l’enseignement des vertus cardinales issues de la philosophie antique – le Beau, le Bon, le Vrai et le Juste – favorisait ces dérives jusqu'au-boutistes. Où est passée la notion d’effort individuel?» Dès ce soir, au Théâtre du Loup, à Genève, on peut voir ou revoir Ballade en orage, une pièce créée à Vidy il y a deux ans et inspirée par Le Roi Lear (LT du 25.01. 2013). Shakespeare, mais sans la figure tutélaire: Lear expire en coulisses tandis que, sur scène, ses filles et les fils de Gloucester se partagent l’héritage. Poétique et musical, loin de tout carnage.

Julien Mages est grand, très grand. Avec un regard tenace et un visage à la d’Artagnan. Toujours pensif, dans le sens agité par mille pensées. «C’est vrai. Je n’arrête pas de me demander comment inverser la tendance de cette société bouffée par la modernité, vivant une nuit blanche ininterrompue de compétition haletante.» Pour y voir plus clair, l’homme de théâtre court au bord du Léman. Et revient avec une écriture à la fois lyrique et incisive. Un souffle littéraire qui a d’abord scotché Sandrine Kuster, directrice de l’Arsenic, en 2006, avant de séduire Michaël Abbet, du Petit Théâtre, à Sion, Françoise Courvoisier, directrice du Poche, à Genève, puis René Gonzalez, alors timonier de Vidy Lausanne et qui l’a accueilli en résidence dès 2009. Les thèmes de prédilection de ce ténébreux qui écrit des poèmes depuis ses 14 ans? Les relations de famille. Comment les meilleures intentions ne font pas forcément la meilleure éducation. Et comment le suicide d’un père occasionne de multiples lésions.

Dans ses textes composés durant sa formation de comédien, il est question d’errance, de drogue, de folie, de délinquance. «J’ai moi-même connu une adolescence très chaotique, glisse l’auteur. Entre mes 14 et mes 18 ans, j’ai quitté l’école et vécu toutes sortes d’expériences plus ou moins heureuses, jusqu’à l’internement psychiatrique.» On n’ose pas en demander plus. Comme lorsqu’il est question de prison ou du suicide du père qui intervient dans Division familiale, mais n’est pas que fiction… L’écrivain se nourrit-il de ses propres contusions? «Mon frère aîné, qui est pianiste, a l’habitude de me dire que si j’avais fait l’uni, je n’aurais pas écrit. Je pense, oui, que ma période secouée m’a permis de m’affirmer.»

Mais le talent, cette manière saccadée, personnelle de dire le tourment, devait déjà sommeiller dans l’enfant. «Petit papa, petit con […]. Je peux revenir plus tard tu nous tues je reviendrai plus tard elle est où ta tombe», disait le comédien Frank Arnaudon sous les traits du fils aîné, dans Division familiale. L’embouteillage du langage racontait bien, déjà, la confusion face à une telle déflagration. En entendant cette langue pétaradante, on pense aussi au slam, cet art oratoire qui prône la poésie en liberté et la rupture des barrières sociales. «Oui, il y a de ça. Aujourd’hui, je ne joue plus dans mes créations de groupe. Par contre, j’interprète de temps en temps Narcisse 21ème siècle, une sorte de cabaret poétique qui met en abyme le narcissisme actuel. J’ai un plaisir immense à explorer cette forme basée plus sur les sons que sur le fond.»

C’est que Julien Mages a grandi dans une famille de musiciens. Son père, médecin, était «fou de piano classique. Il a d’ailleurs arrêté d’exercer la médecine pendant plusieurs années pour exercer.» Une passion qu’a prolongée son frère aîné, tandis que son autre frère est violoniste amateur et sa sœur, fan de violoncelle. Et lui? Quel instrument a eu ses faveurs? «Le chant. J’ai longtemps chanté dans un chœur et assuré des parties solo», sourit le trentenaire, un peu gêné.

La musique, on la retrouve dans Ballade en orage, dès ce soir au Loup. Elle vient dissoudre les heurts dans cette famille qui se déchire le butin de Lear. D’un côté, Edmond et Régane, les pragmatiques, parlent placement et gestion. De l’autre, les poétiques, Edgar et Cordélia, parlent affection, disparition. «Ballade en orage, c’est aussi une réflexion sur l’extrême musicalité de Shakespeare. Cette manière de mêler la spiritualité la plus pure et la subversion la plus canaille. Cet incroyable sens du cosmique.» Son personnage préféré? Cordélia, interprétée par Marika Dreistadt. «Elle est la vérité poétique. La poésie ne peut mentir, c’est une couleur, un guide, un accès au pouvoir le plus élevé, celui de la sagesse intérieure.»

Mais Julien Mages n’est pas un doux rêveur. Dans Valse aux cyprès, qui traitait des tueurs de masse (LT du 29.11.2013), comme dans Etat des lieux, qui, avant, abordait la crise, celle de l’Occident et celles du Proche-Orient (LT du 04.12.2012), ce diplômé de La Manufacture a su aussi appréhender les blessures collectives. Dans le spectacle sur la crise, on se souvient spécialement d’un entretien d’embauche surréaliste où le travail dépendait du permis et… inversement. On se rappelle encore cette image forte pour évoquer les victimes innocentes en Syrie. Dans du papier, les comédiens déchiraient en silence des silhouettes que l’un d’eux enflammait de son briquet. La lumière pour seul décor. La crise sans les cris.

«Plus j’avance, plus je crois qu’il faut dire et répéter les adages fondamentaux, comme «L’argent ne fait pas le bonheur», «Aime ton prochain comme toi-même», ou encore «Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse». Les dictons et préceptes les plus cons sont en fait les plus ambitieux. Que chacun applique déjà ces trois consignes et le monde ira beaucoup mieux!»

Ballade en orage, du 28 au 31 janv., Théâtre du Loup, 022 301 31 00, www.loup.ch; le 15 mai, Salle CO2, Bulle, 026 913 15 46, www.co2-spectacle.ch.

«Cordélia est la vérité poétique. La poésiene peut mentir, elle est une couleur, un guide,un accès à la sagesse intérieure»