Rouge. S’il fallait résumer l’œuvre d’Aloïse au moyen d’une couleur, ce serait le rouge. Un rouge particulier, qui tire vers le rose sans être rose, qui évoque des pétales de camélia et aussi, bien entendu, des lèvres pulpeuses. Le rouge donc, mais… Une autre teinte est essentielle, c’est le bleu. Ce bleu azur qui noie les regards, si bien qu’ils semblent ne plus rien voir. Liées à l’achèvement du catalogue raisonné électronique, les expositions Aloïse, au Musée cantonal des beaux-arts et à la Collection de l’art brut, en dépit de leur titre commun, Aloïse. Le ricochet solaire , diffèrent du tout au tout.

Là où, à l’avenue des Bergières, l’esprit de la maison avale l’œuvre, la digère, pour mieux la restituer dans sa finesse et surtout dans l’optique des choix effectués en son temps par Jean Dubuffet, à Rumine le travail d’Aloïse se voit extrait, pour ne pas dire libéré, de son contexte «art brut». Comme si le ricochet en question, allusion à une parole de l’artiste évoquant le jaillissement visionnaire que la lumière faisait naître en elle, résumait également le va-et-vient de l’œuvre, entre art brut et art tout court.

A la fois nourries de références de toutes sortes et habitées d’obsessions, les images témoignent d’une sûreté de la main et de l’œil, et d’une fraîcheur d’inspiration qui, ainsi que le relève Catherine Lepdor, conservatrice au Musée cantonal des beaux-arts, suscite «une joie presque enfantine». Une joie à laquelle la fréquentation de l’œuvre, au fil des salles d’exposition, où elle trouve une nouvelle respiration, apporte non un démenti, mais des nuances et un contrepoint. Tout y est, le message (message d’amour, de paix, Aloïse ayant été choquée par le déclenchement de la Première Guerre mondiale, et message qu’on pourrait qualifier de féministe), le regard sur les civilisations anciennes, sur l’actualité politique et culturelle. On relèvera des parentés avec l’art des contemporains, Modigliani et ses modèles aux yeux bleus, Picasso et les déformations dans le rendu du corps, du visage en particulier, Matisse, ses arabesques, son chromatisme. Les titres sont révélateurs d’une curiosité en éveil, qui citent Kennedy, Luther, David et Bethsabée, «Saint Sébastien Bach», le peintre Van Gogh…

Issue d’un milieu modeste, septième de huit enfants privés tôt de leur mère, Aloïse Corbaz a sans doute valu à un amour non agréé (par sa famille) de se voir exilée… dans un palais. Gouvernante à la cour de Potsdam, auprès des fillettes du chapelain, la jeune femme qui se rêvait cantatrice (et n’a cessé de chanter des airs d’opéra, alors même qu’elle ne parlait plus qu’en bredouillant) s’éprend de l’empereur Guillaume II, qu’un magnifique dessin tout en volutes et d’un rouge royal montre dans sa gloire et son auguste grandeur. La suite semble moins lumineuse et moins pimpante, elle l’est pourtant davantage, du moins aux yeux de la postérité: internée au terme d’un voyage de retour «effroyable» et de troubles du comportement, Aloïse se met à écrire d’abord, entre lucidité, appels à l’aide et délire, puis elle commence à dessiner, au crayon gris, au crayon de couleur, à la craie grasse, à la gouache, au feutre.

Là où elle ne contrôle plus sa vie, l’artiste contrôle parfaitement son travail, élaborant sur la table de repassage qui lui sert de chevalet de peintre un univers peuplé de reines tragiques, de versions de mater dolorosa, d’amoureux aux lèvres collées, d’enfants dans le ­giron, de seins semblables à des pétales disséminés par le vent, de Napoléon la main sur le cœur, de statues de la Liberté, de personnages de théâtre masqués, de figures de cirque.

Consciente de la manière dont elle a sublimé sa vie personnelle, Aloïse, dès 1920, racontait son amour pour l’empereur Guillaume II et sa propre folie: «Souvent aveuglée par les flammes rouges de cet immense amour, j’eus la tentation de briser porte et fenêtre pour aller le déclarer. Grâce à Dieu une misère matérielle physique et intellectuelle a […] enrayé le mal.» Et d’évoquer comment «cet amour unique a évolué en trinité» jusqu’à atteindre «l’humanité éplorée». On est loin d’une pratique tournée sur elle-même.

Et c’est la théorie de Dubuffet, telle qu’il l’exprimait au lendemain de la mort de l’artiste: «Elle s’était guérie elle-même par le procédé qui consiste à cesser de combattre le mal et à entreprendre tout au contraire de le cultiver, de s’en servir, de s’en émerveiller.» Jean Dubuffet a connu Aloïse, «ce don du ciel», par l’intermédiaire de la psychiatre Jacqueline Porret-Forel. Il a constitué une collection de grands dessins de la deuxième période (années vingt et trente), la période qu’on pourrait qualifier de classique, longs rouleaux constitués de papiers rappondus et ravaudés, couverts recto verso de personnages cernés par le rouge, habités par l’amour, auréolés de ce sentiment universel. Commissaire de l’exposition à la Collection de l’art brut, Pascale Marini a choisi de descendre les rouleaux, de les mettre à la portée du spectateur, qui prend ainsi mieux connaissance de leurs détails, de l’agencement de leurs parties, des documents que parfois ils intègrent, pages de magazines ou décorations de Noël. Des carnets sont présentés, porteurs de ces personnages féminins aux cheveux bouclés et à la silhouette de Vénus préhistoriques.

L’accrochage au Musée cantonal des beaux-arts suit la chronologie. Aux cimaises rougeoyantes dévolues aux premiers petits dessins succède une salle blanche, où l’œuvre reprend vie, où elle se développe sous les yeux du public. Ce développement organique se poursuit de salle en salle, jusqu’aux travaux à la craie grasse sur papiers de couleur, où les aplats suscitent un nouveau style. Aveuglés de bleu, les regards ont pour rôle d’afficher l’âme des amoureux – l’âme d’Aloïse, notre âme.

Musée cantonal des beaux-arts (pl. de la Riponne 6, Lausanne, tél. 021 316 34 45). Ma-je 11h-18h,ve-di 11h-17h. Jusqu’au 26 août.

Collection de l’art brut (av. des Bergières 11, tél. 021 315 25 70). Ma-di 11h-18h. Jusqu’au 28 octobre.

Là où elle ne contrôle plus sa vie, l’artiste contrôle parfaitement son travail

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Aloïse

«Que ne puis-je retremper mon âmeen feu dans les yeuxde firmament constellé d’étoiles d’un homme inaccessible que j’aime éperdument»