Catherine Henri, De Marivaux et du Loft, Petites Leçons de littérature au lycée, P.O.L, 152 p.

Enseigner la littérature aujourd'hui au lycée, c'est difficile. Mais, pour Catherine Henri, la cause est jugée depuis longtemps: «Non seulement on peut, mais on doit enseigner la littérature, même, surtout aux élèves les plus démunis.» Profession de foi qu'elle s'attache à illustrer, textes à l'appui, dans le lycée parisien dépourvu de section littéraire où elle enseigne. Pour la plupart rescapés du système scolaire, ses élèves suivent Loft Story avec passion. Lorsque Rachid, élève habituellement vif, drôle, souriant, un peu hâbleur, s'éteint parce que Aziz a été viré, elle décide qu'il faut en parler.

Mais comment? Parce qu'elle croit en la médiation du texte et que l'insomnie se révèle bonne conseillère, elle relit d'un trait La Dispute de Marivaux pour constater que tout y est: «le même dispositif de voyeurisme et d'enfermement, l'amour et l'argent», et jusqu'aux détails des miroirs et du ruisseau (équivalent de la piscine du Loft); mais aussi que cela n'a rien à voir: «La différence des enjeux saute aux yeux et c'est de cela qu'il va falloir parler.» On la suit dans sa classe, lisant la scène où le Prince explique son projet à Hermiane jusqu'au moment où cinq voix s'exclament, stupéfaites: «C'est Loft Story!» Au terme de trois heures de lecture et d'explication de texte, son espoir est que Rachid «colle moins à l'image d'Aziz-Azor [un des personnages de La Dispute], qu'il voie le Prince faire le spectacle».

Tout au long de l'année, Catherine Henri rapporte d'autres scènes de la vie de lycée – le sommeil en classe, la question récurrente «A quoi ça sert?» (de lire ce livre ou d'expliquer ce texte), une négociation sur des notes à venir – et elle évoque d'autres travaux pratiques sur un poème d'Agrippa d'Aubigné, le portrait au vitriol de l'abbé Dubois par Saint-Simon, Beaumarchais et la fonction civique, Ben Laden et l'Atlantide selon Platon, la poésie d'Apollinaire et même un passage de Proust sur les croissants de Mme Verdurin, qu'elle aime pour son humour et ses perfections de détail. A coup sûr, ces réflexions vécues intéresseront tous les professeurs.