Qui s'occupera de soutenir et de promouvoir les artistes suisses dorénavant? D'ici à la fin du mois de mai, le Conseil fédéral devrait présenter les nouvelles lois censées apporter de la clarté dans la politique culturelle en Suisse – la loi sur l'encouragement à la culture et la révision de celle de Pro Helvetia. Ces projets de lois, concoctés par l'Office fédéral de la culture (OFC), sont bouclés. Fin avril, le directeur de l'OFC, Jean-Frédéric Jauslin, en révélait les grandes lignes dans Le Temps (LT du 21.4.07). Mais ce gros travail de fond divise les instances de la culture en Suisse, avant même d'être débattu au parlement. Rencontre avec Mario Annoni et Pius Knüsel, président et directeur de Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture.

Le Temps: Le projet de loi pour l'encouragement à la culture prévoit une répartition tranchée des rôles: les cantons et les villes s'occupent du soutien à la création, Pro Helvetia et la Confédération prennent en charge l'étape de la diffusion et de l'accès aux œuvres. Contestez-vous cette répartition?

Pius Knüsel : Oui. Dans ce projet de loi, l'aide à la création artistique au niveau fédéral est tout simplement biffée. A notre avis, c'est une erreur, même si, à première vue, il y a une cohérence. L'Office fédéral de la culture applique une logique de marché: l'artiste fabrique un produit, qui est ensuite diffusé en Suisse ou à l'étranger. Mais ce n'est pas la logique de l'activité culturelle, où création et diffusion vont souvent de pair. Prenons l'exemple de nos activités en Chine: pour que nos artistes aient une résonance là-bas, il faut imaginer des projets propres au contexte chinois. Nous ne pourrions pas diffuser en Chine des œuvres financées et conçues sans tenir compte de ce but. Si la loi s'applique comme elle est prévue, nous ne pourrions plus, en outre, attribuer chaque année plusieurs douzaines d'aides aux créations musicales et littéraires ainsi qu'aux productions de la scène.

Mario Annoni: Supprimer l'échelon fédéral de l'aide à la création, c'est faire reposer l'ensemble des décisions de soutien sur les villes et les cantons. Or, ils n'ont pas toujours les moyens d'assurer une aide à la création adéquate. Dans ce domaine-là, Pro Helvetia fait autorité: quand un dossier a l'appui de la fondation, cela lui donne une certaine caution. D'autre part, dans les communes, les intérêts locaux se mélangent toujours un peu à l'encouragement à la culture. Si chacun s'occupe de financer les projets de sa région, personne n'aura de vision nationale.

P. K.: De plus, le modèle défendu par le projet de loi ne dit pas qui s'occupera de l'aide aux créateurs suisses à l'étranger. Pour eux, il n'y aura personne.

– Comment verriez-vous alors le rôle de Pro Helvetia?

P. K.: Nous revendiquons, au niveau fédéral, le soutien financier aux projets et aux individus pour leur réalisation. Nous devrions même, logiquement, décider de l'attribution de ce qu'on appelle les bourses fédérales pour les beaux-arts et le design. Le projet de loi prévoit que l'OFC garde cette compétence – en l'étendant à d'autres formes d'art – parce que, pour eux, il s'agit de prix et de distinctions. Pour nous, ce sont plutôt des aides à la création. Nous souhaitons aussi soutenir les projets culturels des missions diplomatiques, sous forme de mandat. Les collègues du DFAE viennent assez souvent chercher l'expertise culturelle chez nous. Pourquoi ne pas nous en déléguer toute la procédure décisionnelle?

– Dans l'esprit de la nouvelle loi, Pro Helvetia est considérée comme l'acteur principal de la Confédération sur le terrain, et l'OFC comme l'autorité supérieure de coordination et de contrôle de la politique culturelle en Suisse. N'est-ce pas contraire à votre statut d'autonomie?

M. A.: Nous avons effectivement une divergence sur ce point-là. Le projet de loi prévoit que le Conseil fédéral fixe les objectifs stratégiques de la fondation. Nous souhaitons qu'il les approuve plutôt qu'il ne les fixe. Ce serait plus cohérent avec notre autonomie. L'OFC est notre autorité de surveillance et cela est juste. Mais Pro Helvetia doit fixer elle-même ses buts stratégiques. C'est l'expression même de son autonomie, le pendant de la liberté artistique des créateurs culturels.

– N'avez-vous pas collaboré à l'élaboration de ces lois qui vous concernent?

P. K.: Nous avons participé au groupe de pilotage avant la consultation en 2005. Puis, au début de l'année, à la consultation interne de l'administration. Mais notre prise de position a eu un impact mineur. Les points principaux ont été décidés à l'Office fédéral de la culture. Et il y a de gros changements.

– Les participations suisses aux biennales d'art de Venise et de São Paulo étaient jusqu'ici prises en charge par l'OFC. Dans la nouvelle répartition des tâches, ce travail vous reviendrait. Etes-vous prêts à organiser ce type d'événements?

P. K.: Si quelqu'un a de l'expérience dans l'organisation de manifestations à l'étranger, c'est bien Pro Helvetia. Elle le fait depuis 1949. Aujourd'hui, les principales biennales ont des curateurs. Ce sont eux qui demandent aux pays de leur envoyer tel ou tel artiste. Les pays n'ont plus à organiser de concours interne. Par exemple, en 2006, la Biennale de São Paulo voulait exposer Thomas Hirschhorn. Elle s'est adressée directement à Pro Helvetia. Cela dit, nous pouvons collaborer avec l'OFC pour la mise sur pied de tels événements.

M. A.: Nous sommes mûrs pour assumer de nouvelles tâches. Ces dernières années, nous avons fait de grands progrès dans notre gestion, reconnus par les tiers qui nous analysent. Nous sommes passés de 74 à 58 postes en trois ans. Nous avons désormais notre propre service financier. Cela nous a rendus plus efficaces que lorsque nous étions dépendants de la Confédération. Nos coûts administratifs ont diminué, alors que nous avons perdu environ 10% de notre budget en trois ans. Les plus gros efforts ont été consentis au bureau central à Zurich. Mais nous avons aussi fermé trois antennes en Europe de l'Est, transféré le service du cinéma et externalisé le Centre culturel de Milan. Nous serions prêts à recevoir des compétences supplémentaires, naturellement en obtenant les moyens nécessaires pour les assumer. Il faudrait en discuter le cas échéant.

– Etes-vous prêts à entrer en conflit avec l'Office fédéral de la culture pour obtenir ces tâches?

M. A.: Je tiens à préciser que nos rapports avec l'OFC sont bons. Nous avons certes des discussions et parfois des divergences mais elles ne nous empêchent pas d'unir nos forces pour servir notre intérêt commun, la culture. Disons qu'en surface il y a quelques vagues, mais en profondeur il y a beaucoup des points communs.