Seuls les historiens de l’art se souviennent encore d’elle. Et pourtant, au tournant du XXe siècle, l’Américaine Loïe Fuller (1862-1928) fut une véritable star du Paris de la Belle Epoque, vantée par critiques et poètes et déplaçant les foules. Mais même photographiées et filmées par des pionniers (il s’agirait en fait d’imitatrices), ses performances avant-gardistes finirent par tomber dans l’oubli avant d’être redécouvertes, en particulier par le spécialiste du futurisme Giovanni Lista. C’est en tombant par hasard sur une photo de ce «lys dansant» que la jeune Stéphanie Di Giusto s’est à son tour prise de passion pour le personnage, remuant ciel et terre pour réaliser si possible autre chose qu’un biopic classique.

Drôle de film en vérité que cette évocation certes chronologique mais elliptique, parcellaire et pour moitié fantasmée! Car si elle crédite la biographie de Lista Loïe Fuller, danseuse de la Belle Epoque comme source d’inspiration, la cinéaste n’a pas hésité à lâcher la bride à son imagination. Certains lui en tiendront sûrement rigueur, comme ce fut déjà le cas à Cannes (section Un Certain Regard). Mais au moins, cette licence artistique a donné un film qui ne ressemble à pas grand-chose d’autre. Où l’on devine autant l’investissement personnel de son auteure que le financement conséquent de courageux producteurs.

La cowgirl devenue danseuse

Née Mary Louise Fuller dans le plat Etat de l’Illinois, notre héroïne est présentée comme une jeune cow-girl du montagneux Nevada, fille d’un chercheur d’or français (Denis Ménochet). En fait, c’est tourné dans le Vercors, et son paternel n’avait rien de français, mais peu importe: ce début est saisissant, et grâce à la photo écran large de Benoît Debie et aux emprunts musicaux à Nick Cave et Warren Ellis, on a envie d’y croire. Quant à Soko (Augustine), elle s’impose tout de suite en garçon manqué attiré par les arts dans ce monde de brutes. Un drame plus tard et voici la jeune fille qui débarque à Brooklyn chez sa mère (Amanda Plummer), qui y dirige une société de tempérance.

Jusque-là apocryphe, le récit rejoint alors plus ou moins la chronique. Mais les bases sont posées: plus que sur l’alternance classique de scènes dialoguées et de moments dramatiques, le film reposera sur des atmosphères et des séquences symboliques. C’est ainsi que Loïe ne tarde pas à échapper à sa mère via la photo d’art – où une armure lui convient mieux que le nu – et le théâtre, où un problème de costume lui fait inventer par hasard sa fameuse «danse serpentine». On est en 1891 et, devant la réaction encourageante du public, elle se lance à corps perdu dans la brèche, animée par une mystérieuse flamme intérieure. Avec des voiles de soie de plus en plus longs qu’elle fait virevolter et des éclairages toujours plus sophistiqués, elle s’invente un style qui fait fureur.

Là encore, la cinéaste fait intervenir un personnage fictif, le comte Louis d’Orsay (Gaspard Ulliel), mécène vaguement amoureux, sans doute impuissant pour avoir forcé sur l’éther. Bien mieux que l’ex-colonel et agent immobilier bigame qu’elle épousa brièvement dans la réalité, ce Louis permet à Loïe de s’installer en France où l’attend la gloire, aux Folies Bergère d’Edouard Marchand (François Damiens). Nouveau chouchou du Tout-Paris, efficacement secondée par Gabrielle Bloch (Mélanie Thierry), elle y retrouve d’Orsay qui l’installe dans un château où elle s’entoure bientôt d’une troupe de jeunes danseuses. Mais sa passion pour sa compatriote Isadora Duncan (Lily-Rose Depp, la fille de Vanessa Paradis et Johnny Depp) et son désir de conquérir l’Opéra lui seront bientôt fatals…

Une certaine Isadora

C’est le contraste entre Fuller et Duncan (1877-1927) qui devient la clé de voûte du film. Là où Fuller n’a rien d’une vraie danseuse, créant dans l’effort en inventant toutes sortes d’artifices (une dizaine seront brevetés), Duncan est la grâce naturelle incarnée, qui renverra son aînée dans l’ombre. Une injustice face à laquelle la cinéaste prend clairement le parti de la première, dans laquelle elle avoue s’être reconnue (d’autant plus que Fuller finira par devenir une pionnière du cinéma, avec Le Lys de la vie). Et peu importe si l’on ne sait rien d’une éventuelle attirance de la lesbienne Loïe, qui vivait avec Gabrielle, pour Isadora: l’extrapolation paraît crédible et plus de nature à fâcher ces deux pensionnaires du Père-Lachaise.

Film rêveur avançant à coups d’ellipses – on sent l’influence de Thomas Bidegain, collaborateur au scénario, et de la monteuse de ses Cowboys –, La Danseuse est un spectacle déroutant. On le voudrait plus factuel tout en saluant son audace narrative, moins arty-éthéré tout en appréciant ses qualités plastiques. En fait, il suffit de penser au désolant Cézanne et moi de Danièle Thompson, festival de postiches et de «name dropping» passant à côté de son sujet à force d’ignorer peinture et littérature, pour réaliser à quoi on a échappé. Et même si le résultat ne convainc pas totalement, ce film ose tellement plus que la moyenne des premiers essais qu’on ne peut qu’être séduit. Aux Américains de rétablir à présent la vérité s’ils le souhaitent, comme dans le récent duel à distance entre Marguerite de Xavier Giannoli et Florence Foster Jenkins de Stephen Frears. Qu’est-ce qu’on aimerait voir Kathryn Bigelow s’y coller!


«La Danseuse», de Stéphanie Di Giusto (France 2016), avec Soko, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry, Lily-Rose Depp, François Damiens, Louis-Do de Lencquesaing, Amanda Plummer, Denis Ménochet. 1h48 (JMH)