Georges Balandier. Civilisés, dit-on. PUF, 288 p.

Georges Balandier s'est formé à l'ethnologie dans les années d'après-guerre, à une époque où cette discipline cherchait dans les civilisations lointaines une archéologie des formes de société et de pouvoir. L'originalité de sa démarche a été de porter le regard vers nos systèmes pour les analyser depuis l'extérieur, dans un aller et retour fécond. Après des études de philosophie et de lettres, il a suivi au Musée de l'homme à Paris une formation d'africaniste avec Denise Paulme et Michel Leiris. De ce dernier, il fait d'ailleurs un beau portrait, relatant la rencontre de deux timides dans le bureau du Trocadéro.

C'est Leiris qui orienta le jeune chercheur vers le Sénégal à la fin des années 40. «L'Afrique a été ma véritable Sorbonne», a répété Balandier. Il lui doit «la part de l'initiation» mais elle lui a aussi appris, dit-il ici, «à lire autrement ce lieu qui est le mien et la nouvelle aventure historique dans laquelle il est engagé». Civilisés, dit-on est un livre de «jalons». Il regroupe des articles, des conférences et des réflexions personnelles, élaborés depuis les années 40 jusqu'à aujourd'hui, qui tracent un parcours intellectuel et le trajet d'une vie.

L'anthropologue paie ses dettes à ceux qui l'ont aidé à se former: Pierre Mendès France par son exigence morale; Michel Leiris, bien sûr, qui l'a initié à l'Afrique; les intellectuels noirs rencontrés au Sénégal, préparant les indépendances: Senghor, Sékou Touré. Il évoque les penseurs qu'il a côtoyés: Sartre, Bourdieu, les anthropologues américains. Mais ce livre n'est pas qu'une galerie de portraits.

Balandier y analyse les espoirs, les impasses et les faillites des nations qu'il voit naître dans les années 60, à la suite de la décolonisation. Et, surtout, il cherche à comprendre ce qui est à l'œuvre dans le monde occidental, ce qu'il appelle la «surmodernité». Nous sommes devenus, dit-il, des

«hypersauvages suréquipés» qui vivent, détachés du territoire, dans un système de réseaux difficile à saisir avec les anciens instruments d'analyse. L'anthropologie peut nous apprendre à «faire le détour» pour parler autrement du pouvoir et du politique.