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Max Lobe a reçu le Prix du roman des Romands pour «39 rue de Berne» et le Prix Kourouma pour «Confidences».
© Romain Guélat/Ed. Zoé

Livres

«Loin de Douala», un travelling inspiré sur les routes du Cameroun

Entre Douala et Yaoundé, Max Lobe signe une fable comique et sensible sur fond de Boko Haram et de pauvreté

Il a le swing, Max Lobe. Il jongle avec le français du Cameroun, attrape un son, joue avec les constructions, malaxe les expressions pour faire sa cuisine d’écrivain, c’est-à-dire une langue. Après le grand-angle de Confidences (Prix Kourouma) où l’auteur embrassait la guerre d’indépendance du Cameroun, Loin de Douala retrouve le nerf et l’humour de 39 rue de Berne, son premier succès. Avec l’énergie de la fable et l’allant d’un road-book, de Douala à Yaoundé, il aborde, tressés dans le récit, des thèmes graves comme l’obsession de quitter le pays pour les jeunes, les tensions entre le nord et le sud du Cameroun, les exactions de Boko Haram. En fil rouge, l’initiation d’un jeune homme, le narrateur, Jean, qui découvre et affirme sa différence sexuelle. Et en bande-son, travaillée à la note près, les rues de Douala, les bars de Yaoundé, les vendeurs de rue, les rires, les voix, la musique, à plein volume.

«Adidas, frérot!»

Il ne faudrait pas oublier le foot, il est au cœur de l’action. Jean, le narrateur, est très mauvais balle au pied. Alors que son grand frère Roger possède un dribble qui fait tourner les têtes: «Mes transferts coûteront des millions. On m’appellera pour les publicités de chaussures. Adidas, frérot! Adidas!» Le roman s’ouvre sur la mort du père, vantard, matois, mais seulement directeur adjoint de la Société nationale des brasseries du Cameroun, le poste de directeur lui ayant été soufflé par un «petit Français blond de France, fraîchement sorti d’une école d’ingénierie de Grenoble».

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Le décès laisse les deux frères face à leur mère, la toute-puissante Sita Moussima. Elle cajole et idolâtre son benjamin mais, pour une raison que l’on comprend par la suite, elle violente l’aîné lors d’accès de rage incontrôlables. N’étant plus protégé par le père qui faisait tampon, tant bien que mal, Roger prend ses cliques et ses claques avant même la cérémonie mortuaire. Appelé à la rescousse, Simon, «l’ami-frère», entraîne alors Jean dans une course poursuite pour retrouver le grand frère qui selon toutes vraisemblances est parti «faire boza», c’est-à-dire tenter de passer en Europe, pour embrasser son destin de star du football.

Le road-book commence

Le road-book commence. On suit le duo formé par Jean et Simon (en taxi, en train, en moto) qui remonte la filière des bozayeurs jusqu’au nord du pays. Défilent les personnages, peu recommandables, qui les mènent petit à petit sur la piste des passeurs. Max Lobe a la main juste dans ses portraits de cadors des bars louches comme le terrible Omar de Benghazi. Moment délicieux que la discussion entre le parrain de troisième zone et nos deux enquêteurs du dimanche. Tout comme l’apparition à Yaoundé, de la tante de Jean, Sita Mpondo, adossée à sa Toyota Starlet rouge: «Elle est toujours aussi mince en haut, mais lourdement cambrée en bas. On dirait une poire. De grosses lunettes de soleil écrasent son petit nez. Elle porte une belle afro. Sa blouse carrelée beige et son pantalon évasé marron donnent l’impression qu’elle sort d’un magazine féminin des années soixante-dix.»

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Chaque personnage est campé par les yeux de Jean et par leurs mots à eux, des phrases qui claquent et qui roulent au point de donner à chacun la stature d’un acteur en scène. Sita à ses deux protégés qui envisagent de poursuivre leur périple jusque dans les zones où sévit Boko Haram: «I swear! Laissez l’affaire là comme ça. Rentrez à Douala chez vos mères. Eh? Elles prient sans fatigue. Et quand elles ne prient plus, vous savez ce qu’elles font? Elles me téléphonent.»

Un rire qui nettoie

Défilent les paysages, les quartiers. Le Cameroun est un personnage à part entière, sa jeunesse surtout, ses talents gâchés, enfants des rues, étudiants brillants qui n’ont comme horizon que de «faire boza». Mais le leitmotiv de cet ensemble, de ce travelling le long des routes, est le rire. Il est d’abord contenu dans l’écriture elle-même qui enchaîne les scènes comiques. Mais Max Lobe fait aussi rire ses personnages d’un rire qui nettoie et qui sauve. Vraie ponctuation, ces rires font avancer le récit, ils en sont l’un des moteurs. Récit initiatique, Loin de Douala a le rire comme principe révélateur.


Max Lobe, «Loin de Douala», Zoé, 174 p.

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