A quoi bon tourner en 2002 un pastiche des mélodrames flamboyants réalisés par Douglas Sirk dans les années 1950? Entendu ainsi, le pari peut sembler stupide. C'est néanmoins ce qu'a accompli avec brio Todd Haynes, cinéaste américain indépendant et gay revendiqué. Versé dans cette relecture du cinéma hollywoodien qui cherche à rendre justice aux minorités raciales et sexuelles (le dada des universitaires depuis les années 1970), il s'est lancé dans un exercice délicat: rendre hommage à un genre aimé tout en révélant les interdits d'alors.

Autant dire que Loin du paradis est un film qui vient de loin, ancré dans une certaine ironie postmoderne, ce qui ne l'empêche pas de fonctionner aussi au premier degré. Cela fait même longtemps qu'on n'avait pas vu un mélo aussi prenant, sincèrement engagé du côté de son héroïne, sublime à force de malheurs endurés avec courage.

Au début du film, Cathy Whitaker (géniale Julianne Moore) est la parfaite ménagère américaine des années 1950, épouse de Frank (Dennis Quaid), cadre chez Magnatech, et mère de deux enfants. Dans leur belle maison d'une banlieue arborisée de Nouvelle-Angleterre, elle est parfaitement satisfaite de son sort – et d'ailleurs bien incapable d'imaginer qu'une autre vie puisse exister. Son mari le serait également si la nature ne lui avait pas joué un sale tour: il est homosexuel, mais la pression à la conformité l'a poussé à se cacher derrière une façade. Le soir, il rôde entre cinéma et bar gay clandestins, jusqu'à ce que sa femme découvre le pot aux roses. Alors qu'il accepte de tout tenter pour «guérir», une Cathy ébranlée se tourne vers Raymond (Dennis Haysbert), leur jardinier noir, pour un peu de consolation. Mal lui en prend: à peine aperçus ensemble, toute la ville en parle…

On croit voir où le cinéaste veut en venir, en additionnant ces deux formes d'exclusion: révéler tout le mensonge caché derrière la forme hollywoodienne si lisse des années 1950, qui obligea un George Cukor ou un Rock Hudson (acteur favori de Sirk, de Tout ce que le Ciel permet à Ecrit sur le vent) à cacher leur homosexualité derrière des fictions hétéro sublimées et les acteurs noirs à se contenter de rôles subalternes dans des fictions blanches. Mais la surprise est de constater que la nostalgie d'une sorte de forme parfaite le pousse à jouer double jeu jusqu'au bout: malgré toute sa sympathie pour les exclus, ce sont bien les épreuves de l'héroïne et son accession à une nouvelle conscience qui captivent Todd Haynes.

Si le refus de céder à la tentation de la parodie est admirable, l'adhésion stricte au modèle classique, au contraire de ce que Rainer Werner Fassbinder avait tenté à partir du même Sirk, a de quoi laisser songeur. D'un côté, on est sidéré par la réussite plastique du film, dont le moindre détail (du langage aux coloris en passant par les coiffures et la décoration d'intérieur) a été recréé avec amour. Mais de l'autre, on finit par être un peu frustré de le voir adopter les mêmes stratégies qu'un film pré-féministe d'il y a un demi-siècle. Qui donc racontera enfin l'agonie d'une vie homosexuelle clandestine et d'une minorité noire maintenue en marge de la société? Tandis que Julianne Moore peut composer un portrait de femme magnifique de nuances, Dennis Quaid paraît ainsi plus constipé que vraiment taraudé par son dilemme et Dennis Haysbert presque trop beau pour être vrai, surtout lorsqu'il emmène sa petite fille dans une galerie d'art moderne.

Il n'empêche que Todd Haynes s'affirme ici comme un des cinéastes les plus captivants de sa génération. Ce quatrième long métrage apparaît comme le prolongement naturel de ses précédents, Poison (un triptyque dont l'un des volets est un pastiche des films de SF des années 1950), Safe (son meilleur film, déjà avec Julianne Moore en épouse parfaite victime d'une étrange allergie à l'ère Reagan) et Velvet Goldmine (le seul sorti chez nous, ode ambiguë à la bisexualité du glam rock des années 1970). Comme Gus Van Sant avec son remake plan par plan de Psychose ou le tandem Scott McGehee – David Siegel avec Belu profond/ The Deep End, leur relecture d'un mélo de Max Ophüls, il prouve qu'on peut créer du neuf en mêlant la théorie et la pratique du cinéma à ses fixations érotico-cinéphiles personnelles.

Loin du paradis (Far From Heaven), de Todd Haynes (USA 2002), avec Julianne Moore, Dennis Quaid, Dennis Haysbert, Patricia Clarkson.