Il y a presque vingt ans, dans une relative discrétion, un album sortait qui portait son nom. Enregistré presque seul, en plusieurs nuits d’hiver parisien quand la capitale était une plaque tournante de la création africaine, ce disque rompait avec des tombereaux d’idées faites, de nègres danseurs, de bonne humeur feinte. Lokua Kanza mêlait des chants aux chants, le cri rugueux de son père, les chorales d’église en brousse, l’urbanité excessive de Kinshasa, Bach, le Brésil. Des sources. Un envol plissé. Ses chansons d’alors, presque vingt ans plus tard, conservent cette vitalité vagabonde, cette odeur de grands chemins.

Il arrive pour l’entretien. Le même visage, exactement; celui d’un enfant tragique. Il a 52 ans. Des tresses miniatures auxquelles il n’a jamais renoncé. Il vous salue en portugais. Depuis trois ans, il vit à Rio. Il y a suivi sa femme, c’est le hasard qui a décidé. «On ne s’est pas posé de questions.» Il s’est souvenu de son enfance congolaise, quand il faisait le mur pour apercevoir les concerts de Franco, sorcier de la guitare, génie de la rumba. «J’ai découvert tôt l’influence de Cuba sur nos musiques africaines. Le premier choc vertigineux que j’ai éprouvé, c’est en écoutant des Brésiliens. J’avais entre 17 ou 18 ans. Leurs compositions me rappelaient le Congo par le rythme, mais pas du tout par l’harmonie. Leurs accords coulaient comme des perles.»

On se fait à l’idée que l’Afrique n’a d’authenticité qu’autarcique. Une manière de conservatoire des traditions universelles, de bibliothèques incendiées avec des vieillards dessous, la sagesse au pied du baobab. Quand Lokua entend l’antienne, cela le débecte. Lui-même a tenté, il y a quelques années, de sortir un album tout en français (Plus Vivant). Un hommage à une langue et un patrimoine dont il est aussi constitué. «On m’a reproché de ne plus être africain. On accepte qu’un Africain chante en petit-nègre, mais dès qu’il adopte un langage plus élaboré, on dit qu’il perd son âme. C’est une manipulation subtile qui nous ramène sans cesse aux fantasmes du Noir primitif.» Lokua n’a pas renoncé. Dans son nouvel album, Nkolo, il adopte tous les lexiques qui l’ont traversé, lingala, français, brésilien.

C’est qu’il vit aujourd’hui sur un pays-continent où la leçon des origines est plus confuse, où les noirceurs se diluent et où un Blanc peut être plus africain qu’un Noir. «Je me sens bien là-bas. On n’y traque pas chez moi des clichés, mais une identité personnelle.» En quelques mois, Lokua s’est taillé une place parmi les divas brésiliennes. Il écrit pour plusieurs générations, pour Gal Costa, Vanessa da Mata, Ney Matogrosso, et même, gloire suprême, réalise le générique de telenovelas. Il sera prêt bientôt pour devenir la première star brésilienne née en Afrique. Cela ne le surprend pas. Il est fait d’ici et d’ailleurs. «Je me considère comme un métis noir, je n’ai jamais été d’un seul lieu.» Né en 1958, à Bukavu, d’une mère tutsie du Rwanda, d’un père mongo du Congo. A l’Est, les mélodies raffinées de sa mère, à l’Ouest la force pulsée de son père. La musicalité de Lokua Kanza se fonde en partie sur ce confluent.

Pour écrire Nkolo, le chanteur et guitariste s’est replongé dans son premier album. «C’est drôle, je n’écoutais jamais mes chansons de cette époque. Un jour, quelqu’un m’a conseillé de voir ce que je pouvais y retrouver. C’était une merveilleuse idée.» Ce disque est le récit sublimé, rougi, d’une odyssée intime. Les années congolaises, le départ pour Abidjan, puis Paris. La rencontre avec Ray Léma, Manu Dibango, Sixun, des centaines d’arrangements et de voix posées un peu partout. En 1994, il gravait même tous les chœurs pour le disque de Youssou N’Dour, The Guide, dont le tube «Seven Seconds» offrait pour la première fois un réel succès international à l’Afrique. «Je ne sais pas si quoi que ce soit a changé, dans ce qu’on appelle la world music. On considère Peter Gabriel comme un messie lorsqu’il intègre les chants pakistanais de Nusrat Fateh Ali Khan dans sa musique. Mais quand un Africain le fait, il est décrit comme un traître.» Nkolo n’est pas le disque de la maturité, mais certainement celui de la réalisation.

Lokua Kanza est récemment parti en Inde, il a failli y rester. Sa musique est imbibée de blues, de flamboyance modale, de bossa-nova, d’audace et d’exil. Il faudrait juste écouter «Vou Ver», un hymne fragile en brésilien. L’expression forgée d’un chansonnier qui ne se défausse pas, une voix en peau de larmes.

Lokua Kanza, «Nkolo» (World Village/Harmonia Mundi – Musicora)

«Le premier choc vertigineux que j’ai éprouvé, c’est en écoutant des Brésiliens»