Antoine Jaccoud ne sait pas quoi penser des femmes. Sauf de la sienne qui reste zen quand lui se ronge, qui tempère quand lui s'excite. Jaccoud somatise. Il lui suffit, par exemple, de lire un article sur la mononucléose pour attraper le lendemain les symptômes de la maladie. Souvent, il est pris de panique devant un événement important de sa vie. Comme ce soir, veille de la première de Je suis le mari de***, une pièce qu'il a écrite sous forme de monologue et que Denis Maillefer crée au Poche, à Genève (lire ci-contre). C'est son premier texte pour le théâtre, un autre est en route: Les Chiens. Il attend donc le verdict sur ce premier opus et ça lui «fout les j'tons», au point d'en avoir des nausées. Mais depuis qu'il a vu Diane Keaton vomir d'excitation en montant les marches à Cannes, il ne s'en fait pas trop.

Que Jaccoud se rassure: sa pièce plaît. Elle est drôle parce que catastrophique. C'est de ce paradoxe d'ailleurs que l'auteur vit: humour et drame. Cette contradiction si théâtrale, il l'a transmise au personnage de sa pièce, André Borlat. C'est lui le mari de… Lolo Ferrari. Lolo, vous vous souvenez? C'était «la plus grosse poitrine du monde». Deux immenses seins alimentés par la silicone de la chirurgie esthétique. Vingt opérations. Lolo, de son vrai nom Eve Valois, était une actrice porno française. Une icône des bas-fonds jetée à la face des foules avides de sexe. Les magazines spécialisés se l'arrachaient. Ils avaient fait leur miel de cette femme-objet qui mourut à Grasse le 5 mars 2000, à l'âge de 37 ans. Accident ou suicide? On ne l'a jamais su. Ce jour-là, son mari, le vrai, Eric Vigne, fut placé en garde à vue.

Ce jour-là aussi, Antoine Jaccoud, Vaudois, 43 ans, découvrait qu'il était «un visionnaire». Car son monologue, il avait commencé à l'écrire bien avant la disparition de Lolo Ferrari. Il ne savait même pas que celle-ci était mariée. D'ailleurs, le véritable époux de Lolo ne l'intéressait pas. «Ce qui comptait pour moi, confie-t-il, c'était de tracer la trajectoire suicidaire d'une femme publique à travers une figure intime, celle du mari, entièrement imaginée par moi. Le côté purement biographique de l'histoire m'importait peu. Mon travail se concentrait surtout sur le vieillissement. Un thème qui m'obsède. En se mettant dans la perspective de vouloir plaire à tout prix, Lolo nous offre le présent, mais aussi le travail du temps, l'usure, la destruction. Elle représente pour moi une sexualité épanouie constamment menacée par la mutilation.»

Et Jaccoud de s'étonner que «ce côté kamikaze de la porno star» n'ait jamais été relevé par la presse. Les magazines spécialisés se sont contentés de vendre son image. L'auteur les cite dans son monologue: Big ones international, Charnelles, Big boobs… Il s'en est même inspiré pour donner une atmosphère à son texte, fortement érotique, avec une bonne dose de voyeurisme. On le lui dit. Il s'en défend: «Je ne suis pas voyeur. Je trouve tout simplement qu'il manque au théâtre cet aspect cru et trivial qui est la marque de notre temps, et que le cinéma a bien su exploiter.»

Jaccoud a tâté du cinéma précisément, par le biais de la critique d'abord (il fut journaliste à L'Hebdo). Par celui des scénarios ensuite, qu'il a écrits pour des réalisateurs comme Krisztof Kieslowski auprès duquel il a suivi un stage, avant de côtoyer Jean-François Amiguet. Pour ce dernier, il rédige actuellement le script du film Le Voyage d'Antoine. Ne voir dans le choix de ce prénom qu'une pure coïncidence.

Je suis le mari de ***, d'Antoine Jaccoud. Théâtre Le Poche, Genève. Ma, ve, sa à 20h30, me et je à 19h, di à 17h. Jusqu'au 28 février.

Loc. 022/310 37 59.