La Fête des Vignerons serait-elle un avatar des dionysies grecques, cérémonies réservées au dieu du vin Dionysos et à son pouvoir de subversion? Oui, répond David Bouvier qui enseigne les sciences de l'Antiquité à l'Université de Lausanne. Dans la manifestation veveysanne, il voit «un prétexte au défoulement, une épiphanie des sens comparable aux rituels à travers lesquels les Athéniens libéraient leurs pulsions et rendaient hommage à la nature».

Au fil des siècles, ces rituels allaient prendre la forme d'une culture institutionnalisée. En témoignent les festivals et les carnavals qui émaillent nos calendriers. «Il est intéressant de constater, poursuit David Bouvier, que la société chrétienne, qui a longtemps condamné le relâchement des instincts, s'est ouverte en intégrant à ses croyances des fêtes (comme celle des vignerons) considérées comme païennes.»

Si l'on trouve dans la célébration veveysanne les traces d'une culture millénaire du vin, on y suit aussi celles d'une tradition littéraire qui s'épanouissait durant les dionysies. Des dizaines de tragédies étaient alors écrites et jouées dans l'ancienne Athènes transformée l'espace de quelques jours en une grande scène où les pièces de théâtre vivifiaient l'esprit d'ivresse.

Le défoulement passait donc par la fiction. «Les déchirements familiaux impensables dans la vie quotidienne et les instincts destructeurs que l'on réfrène en société ressortaient ainsi dans la fable, raconte encore David Bouvier. C'étaient des citoyens qui jouaient les personnages tragiques. Au théâtre se déployait toute une panoplie de crimes: un fils pouvait y tuer son père (Œdipe), un père, sa fille (Agamemnon), une mère, son fils comme dans Les Bacchantes d'Euripide.»

Ces bacchantes (servantes ardentes de Dionysos), on les retrouve précisément dans le livret de François Debluë pour cette édition 1999 (Les Saisons d'Arlevin, Ed. Empreintes). Pas de crimes dans cette œuvre dramatique, imprégnée néanmoins de l'esprit d'ivresse. On y retrouve le relâchement des pulsions cher aux Grecs, mais présenté sous la forme de réjouissances excessives vécues par Arlevin, personnage central. Rusé et bouffon, ce «vigneron-tâcheron» sacré roi s'affranchira de son ivrognerie pour atteindre à une humanité généreuse et connaître la régénérescence, aidé en cela par Orphée.

Ainsi, l'Olympe veveysan rejoint l'Olympe grec. Avec cette différence, toutefois, que les Hellènes célébraient leurs dieux à une très grande fréquence tandis que les Helvètes le font quatre fois par siècle, selon la périodicité de la Fête des Vignerons. «C'est inquiétant, lâche dans un sourire David Bouvier, de constater que les Suisses n'éprouvent le besoin de se défouler qu'une fois tous les vingt-cinq ans.»