Au Musée Rietberg de Zurich, les cerisiers sont en fleurs et les geishas se pavanent dans des atours exquis. C’est l’impression que laisse l’exposition «La Beauté de l’instant», délicatement arrangée, tel un ikebana, par la commissaire Katharina Epprecht. Cent chefs-d’œuvre de l’estampe japonaise, en provenance du Honolulu Museum of Art, sont associés à des photographies du pays du Soleil levant au XIX siècle et confrontés à des films d’animation contemporains. Trois visions qui s’interrogent sur la fragilité de la femme, dans l’esprit épuré et contemplatif du Japon.

Dans la salle, deux pavillons imaginaires. Un jeu de cloisons en bois transporte le visiteur au XVIII siècle, dans des quartiers de plaisirs d’Edo, la future ville de Tokyo. Les bijinga, ou «images de belles femmes», un des genres majeurs de l’estampe japonaise, sont accrochées aux parois, comme cela était la coutume. Gravures de bois, imprimées en images multiples, ces représentations de courtisanes, serveuses de maisons de thé ou d’actrices se vendaient tels des posters bon marché pour décorer la maison, divertir les regards et exalter les désirs. En toute innocence.

Sur les cent gravures exposées, on voit rarement des parties du corps dénudées, sauf la nuque, la quintessence de la sensualité dans la culture japonaise. L’érotisme de l’estampe, subtil et pudique, est un art de l’équivoque. Tout le sel est dans un jeu de gestes tacites qui révèlent l’envie des personnages. Sur une estampe égrillarde de Torii Kiyonaga, un jeune homme et une courtisane qui ne lui appartient pas s’entendent par un regard et un signe de la main. Autre expression de l’érotisme voilé, des bijinga d’un format vertical, intrigantes par leur cadre voyeuriste. Ces images étroites sont fixées sur des piliers: le spectateur a l’impression d’épier la femme dans un moment d’intimité, entre deux portes coulissantes.

Les images défilent, reflétant l’évolution de l’idéal de la beauté et des techniques de bijinga. La palette de couleurs s’élargit vers 1765 avec les ingénues graciles et enfantines de Suzuki Harunobu qui met au point l’estampe de brocart polychrome. Kitagawa Utamaro, admiré par Toulouse-Lautrec, pose sur un fond scintillant doré ou nacré des traits sublimes de sa femme idéale, splendide dans la séduction et la maternité.

A l’approche des bijinga, le regard se perd dans un patchwork de surfaces satinées. L’estampe qui emprunte ses traits en arabesques à la calligraphie, est parsemée de symboles. Fidèle à la tradition bouddhiste, sa composition intègre la figure humaine dans le moment présent et laisse les lignes des corps onduler de concert avec des branches de pins ou des vagues de la mer. Un exercice de contemplation est donc nécessaire pour lire ces messages, dissimulés dans les dessins de kimonos fleuris ou les décors de paravents. Une lune argentée se dévoilera à un œil attentif en toile de fond de la célèbre estampe de Utamaro, «Scènes des Contes d’Ise», inspirée du premier roman d’amour japonais du IX siècle.

Sources précieuses, les bijinga nous plongent dans la culture populaire et littéraire du Japon. Avec Chôbunsai Eishi et ses trois beautés aux silhouettes élancées, on assiste à la chasse aux lucioles pour illuminer des lampions en papier. Torii Kiyonaga tourne d’une manière ludique des croyances: une élégante procession est surprise par un orage alors qu’elle implorait la pluie aux dieux.

Le quartier des plaisirs au cœur des pavillons s’étend jusqu’à «l’enceinte», une galerie de photographies du Japon à la charnière du XIX-XX siècle. La ressemblance des belles du jour sur les clichés avec les héroïnes des bijinga est frappante. La technique de la photo remplace progressivement l’estampe, mais reprend son esthétique, jusqu’au coloriage.

Ces beautés d’apparence attirent le regard de l’artiste japonaise Tabaimo dont les installations vidéo ont fait sensation à la Biennale de Venise en 2011. A Zurich, elles sont placées dans un… bain, un autre espace clé de la culture japonaise. D’abord, parce que c’est un lieu d’intimité, et puis, le Japon moderne, plein de conventions, a besoin de la purification, selon l’artiste. Dans ses dessins, Tabaimo renoue avec la tradition de l’estampe, mais lui confère un autre sens. Au XXI siècle, elle défend une femme libérée, souvent agressée par ce même regard masculin dont les beautés des bijinga se flattaient.

■ «La beauté de l’instant – Les femmes dans l’estampe japonaise», Musée Rietberg, Zurich, jusqu’au 14 octobre 2012 Ma-di 10-17h, me/je 10-20h, www.rietberg.ch

■ Les cartels de présentation des œuvres en allemand, français et anglais