FESTIVAL

Dans l'ombre et la dépression, Nine Inch Nails a façonné sa plus belle carapace

Organisées sur le site spectaculaire de la presqu'île de Malsaucy, les Eurockéennes convient une quarantaine de groupes internationaux, dont une forte cohorte de musiciens metal.Tête d'affiche de l'événement, Trent Reznor, leader de Nine Inch Nails, y donnera l'un de ses très rares concerts européens. Interview de ce précurseur du rock industriel

Tendu, sombre, torturé: les qualificatifs douloureux pleuvent à la simple évocation de Trent Reznor. En dix ans de carrière au sein de Nine Inch Nails, sa brûlante création musicale, l'Américain n'a eu de cesse de visiter les territoires les plus inhospitaliers. Chanteur adepte d'une introspection souvent suicidaire, Trent Reznor a évoqué au fil d'albums alliant expérimentation sonore et agression industrielle des sentiments bruts et essentiels. Chaque nouvelle aventure musicale entreprise par l'artiste s'est soldée par une plongée plus profonde dans les abysses d'une psyché toujours plus tourmentée. Après des débuts électro-dub orchestrés en collaboration avec le producteur dub Adrian Sherwood, Trent Reznor a ainsi plombé sa machine sonore, composant coup sur coup Fixed et Broken, deux disques frères lançant les bases du mouvement industriel américain, incarné par des groupes tels Prick ou Marilyn Manson. Des formations que le musicien signa par la suite sur son propre label Nothing Records.

Plus qu'une simple écurie de chevaux métalliques indomptables, cette maison de disques se veut la vitrine américaine d'artistes européens novateurs, boudés par les grosses majors régissant le marché outre-Atlantique. En commercialisant les albums d'Einstürzende Neubauten, de Coil ou de The The, Nothing Records a permis au public américain de découvrir les précurseurs et les inspirateurs du son développé par NIN. Un son qui, dans le nouvel album The Fragile, prend une ampleur insoupçonnée. Ce double album ambitieux et enflammé alterne fulgurances métalliques expressionnistes et compositions plus intimistes. Un double langage articulé dans la douleur, au fil de longues séances d'enregistrement organisées dans son studio privé de La Nouvelle-Orléans.

Le succès critique et populaire rencontré par The Fragile n'a pas calmé les passions de Trent Reznor. Contacté par téléphone, l'artiste se livre, la voix cassée, la rage aux lèvres.

Trent Reznor: En Amérique, un groupe comme Nine Inch Nails doit faire beaucoup de concerts pour exister. Les radios et les médias nous boudent. A la fin de notre dernière tournée, je me sentais totalement vidé. Je ne savais plus pourquoi j'étais un musicien. J'ai finalement réalisé que je faisais cela parce que c'était un art à part entière et non un business ou un cirque peuplé de faux amis. Il m'a fallu deux ans en fait pour enregistrer The Fragile.

Le Temps: Comment avez-vous vécu la transition entre cette période d'introspection dans le studio et la nouvelle tournée que vous poursuivez aujourd'hui?

– Cela a été très douloureux. Je regrette l'intimité du studio. Je n'ai pas encore trouvé l'équilibre entre ces deux activités. Si le travail de composition et d'enregistrement me plaît – car il est plus cérébral et enrichissant –, je suis extrêmement fier du show que je présente actuellement. Je regrette seulement qu'il coûte trop cher pour être baladé un peu partout en Europe.

– Vous ne donnez en effet que de très rares concerts en Europe. Pourquoi cette absence?

– Interscope, la maison de disques dont je dépends aux Etats-Unis, se fout totalement du marché international. Ils font plus d'argent en limitant leurs activités à la seule Amérique, c'est pourquoi ils refusent de financer nos tournées outre-Atlantique. En fait, je perds de l'argent lorsque nous nous produisons en Europe. Alors, même si l'art est pour moi la valeur suprême, je ne veux pas sacrifier mon groupe, mon label pour une tournée intensive en Belgique et en Allemagne.

– Universal, la maison de disques qui chapeaute Interscope, a récemment refusé de distribuer aux Etats-Unis bon nombre d'artistes de votre label Nothing. Comment réagissez-vous?

– Universal pue. Ce n'est pas une maison de disques, c'est une multinationale. Ils n'ont aucun intérêt pour les artistes. Comment peuvent-ils refuser de distribuer Coil ou Einstürzende Neubauten qui sont des artistes majeurs de ces dernières décennies? C'est une honte. C'est pourquoi Nothing va quitter Universal.

– Votre tout premier album est intitulé Industrial Nation, un titre révélateur d'une réalité dans le panorama musical actuel. Comment jugez-vous aujourd'hui ce mouvement industriel que vous avez contribué à lancer?

- L'imitation est la forme de flatterie la plus sincère. Si certains copient aujourd'hui mon son, et sans doute avec talent, je suis déjà ailleurs. Sur chacun de mes albums, je tiens à me redéfinir, quitte à briser une formule qui marche. David Bowie est à cet égard un exemple pour moi, il n'a jamais hésité à innover.

Nine Inch Nails, en concert à Belfort, le vendredi 7 juillet à 22 heures.

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