Dans l’ombre du plésiosaure

Un homme pénètre la conscience de sa femme plongée dans le coma et s’égare dans des réalités gigognes. Car, selon Kiyoshi Kurosawa, rien n’est réel dans «Real»

Genre: DVD
Qui ? Kiyoshi Kurosawa (2013)
Titre: Real
Chez qui ? Condor

Koichi et Atsumi se connaissent depuis l’enfance. Ils vivent dans un bel appartement avec vue sur Tokyo, où Atsumi crée ses mangas d’horreur. Mais un soir, elle tombe dans la rivière – a-t-elle voulu se suicider? – et sombre dans le coma.

Un an après, Koichi entre en contact avec sa femme grâce au «sensing», une technologie de pointe élaborée par le département neurologique de l’hôpital qui permet d’entrer dans l’esprit des personnes inconscientes. Si le monde intérieur ressemble au monde extérieur, le principe d’incertitude y est plus marqué. Un brouillard épais recouvre Tokyo. Les figurants semblent échappés du musée de cire. Des cadavres venus des mangas d’Atsumi se matérialisent. Une eau noire envahit l’appartement.

La jeune femme demande à Koichi de retrouver le dessin d’un plésiosaure qu’elle lui a donné lorsqu’ils étaient enfants. Il part rechercher cette clé sur l’île où il a grandi, à travers les glissements progressifs du réel et des signes de piste renvoyant à une tragédie refoulée.

Evidemment, un film qui s’intitule Real ne peut décemment prétendre au réel. Kiyoshi Kurosawa le concède volontiers: «Il n’y a pas de réalité dans le film. C’est plutôt irréel. Mais, à la fin, je me suis dit que tout ce qui se passe est vraiment réel. C’est donc un bon titre.»

En anglais, le roman de Rokurô Inui dont s’inspire Real a pour titre A Perfect Day for Plesiosaur. Il est à parier que l’auteur a lu attentivement Philip K. Dick, car son intrigue fait immanquablement penser à celle de Ubik, ce roman métaphysique gigogne dans lequel les vivants conversent avec les morts jusqu’à ne plus savoir de quel côté ils se trouvent.

Quand Koichi serre son aimée dans les bras, elle s’effrite comme une feuille d’automne: on voit à l’œuvre l’entropie, que Dick désigne sous le sobriquet de «rongeasse» et dont Christopher Nolan s’est souvenu pour Inception.

C’est sans trop de surprise que le scénario ménage un retournement de situation: ce n’est pas Atsumi, mais Koichi qui est tombé dans la rivière – a-t-il voulu se suicider? C’est lui qui reçoit la visite mentale de sa femme…

Ensemble, les deux enfants regagnent leur île et retrouvent Morio. Ce petit garçon jaloux s’est noyé dans une crique sinistre, où passe aujourd’hui l’ombre d’un plésiosaure… Issu des profondeurs de la préhistoire et de la conscience, le reptile marin est la réincarnation du petit noyé et l’expression du remords. Son apparition est à la fois merveilleuse et inquiétante. Malheureusement, au lieu de regagner l’abysse, Nessie contre-attaque. Curieuse faute de goût qui, trahissant la règle d’inquiétante étrangeté prévalant jusqu’alors, tire bêtement Real du côté de Jurassic Park.

Influencé par le cinéma de genre hollywoodien des années 70 (George Romero, John Carpenter), Kiyoshi Kurosawa s’est taillé une réputation internationale avec des films d’horreur particulièrement inquiétants. Après avoir décliné des thèmes classiques comme la maison hantée (Sweet Home), il affine son originalité en observant des entités aussi anxiogènes qu’un virus informatique (Kaïro), une méduse (Bright Future), voire la crise économique (Tokyo Sonata). La finesse de son approche fantastique le rapproche de Haruki Murakami, dont les romans témoignent d’un même doute à l’égard du réel.