Livres

Londres, ville monstre, réenchantée par l’écriture

Iain Sinclair arpente Londres en poète et prosateur depuis plus d’un demi-siècle. Dans «Quitter Londres», livre labyrinthe inclassable, il redonne à la mégapole son âpre beauté

Pour Iain Sinclair, le progrès s’apparente à une «tempête» qui détruit tout sur son passage. L’écrivain né en 1943 à Cardiff dézingue le fleuron architectural de la Londres contemporaine, The Shard, monumentale tour dessinée par Renzo Piano qu’il décrit comme «la vanité faite architecture», «une dague géante sans aucune raison d’être: un point d’exclamation sur la Google Map d’une ville abolie qui jadis s’appelait Londres». Le ton est donné. Les habitants de la ville ne valent guère mieux, à ses yeux, dans leur soumission au «progrès». Accaparés par leurs téléphones portables et les «réseaux asociaux», ils ne voient plus ce qui les entoure.

Gentrification galopante

On voit venir le vieux ronchon réac, celui qui crie à la décadence et regrette le temps perdu. Mais Iain Sinclair est bien plus que cela. La Londres décatie, dépiautée et sale qu’il dépeint possède le charme des plus belles architectures baroques, une beauté de prison, de ruines à la Piranèse. La ville devient une fantasmagorie perpétuellement en train de se bâtir en même temps qu’elle se défait (de nouveaux quartiers et de nouveaux habitants remplacent et chassent les anciens, la gentrification colonise l’espace comme une lèpre).

Toute sa vie, l’écrivain britannique a arpenté la capitale. Il lui a consacré 18 livres. Dès 1975, il publiait Lud Heat, mi-récit, mi-poème sur l’architecte franc-maçon Nicholas Hawksmoor, concepteur d’une série de chapelles au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle. Déjà, ce goût pour l’occultisme, un ordre caché sous la topographie londonienne que l’écrivain est chargé de décrypter.

La capitale était devenue un navire de croisière brillant de mille feux, un casino flottant pour oligarques, cheikhs, rois du pétrole et blanchisseurs d’argent des multinationales

Iain Sinclair, «Quitter Londres», (p. 343)

Entre les mots

Dans de nombreux ouvrages, Sinclair a exploré la veine «psychogéographique» (les effets du milieu géographique sur les affects et les comportements des individus). Ses ouvrages récents ont été traduits en français aux Editions Inculte: London Orbital en 2011 (un an d’exploration de la M25, l’autoroute circulaire construite par Margaret Thatcher autour de la capitale), London Overground en 2016 (un jour de marche autour de la Ginger line, ligne de métro ouverte en 2010 par le maire Boris Johnson).

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Dans Quitter Londres, pas de fil conducteur aussi défini. Mais un même style. Le portrait de la ville naît encore une fois de la déambulation entre les quartiers, entre passé et présent, et entre les mots. Les mots de Sinclair, violents, drôles, astringents, et ceux d’écrivains connus (Sebald, Ballard, Walter Benjamin), ou moins (Joseph O’Neill, John Evelyn, John Clare), qu’il convoque dans ces pages.

«Bouddha Végétatif»

On l’aura compris, l’écrivain ne porte pas les politiciens ultralibéraux dans son cœur, à commencer par Margaret Thatcher, qui, selon lui, détestait la capitale. Ou à Boris Johnson, coresponsable du Brexit, une «catastrophe». Ce sont eux qui ont vendu l’âme de Londres. Cette âme, il ne faut pas la chercher chez les barbiers hipsters, ni chez les baristas ou dans les installations clinquantes des Jeux olympiques de 2012. Mais chez un sans-abri qui reste toute la journée sur un banc du parc de Haggerston, rebaptisé le «Bouddha Végétatif». Ou encore chez cet homme en manteau noir, l’air d’un maraudeur sorti du Henri V de Shakespeare, que Sinclair prend en filature tel un détective.

Tout est dans les détails. Pierres, publicités, tags, bribes de conversation, faits divers sordides sont «comme les pages arrachées d’un livre perdu» que l’écrivain réagence dans un collage. Il observe le paysage urbain jusqu’à un «état d’attention hypnotique si concentré qu’il faut bien l’appeler de l’amour». Et creuse son propre récit, à rebours des récits officiels.

Piscine dans les nuages

Iain Sinclair injecte aussi dans son livre une bonne dose d’humour grinçant. Il nous fait passer d’une luxueuse piscine à débordement qui surplombe la ville (la plus haute d’Europe, au cinquante-deuxième étage de The Shard), à d’anciens bains abandonnés, toujours à Haggerston. Notre flâneur baudelairien sait qu’il n’y a qu’une façon de faire remonter le passé: «marcher sans but précis». Il part souvent dans ses pérégrinations accompagné d’amis artistes. Avec le photographe et peintre Jock McFadyen, il se met en quête des colonies de pigeons relégués sous des ponts victoriens pour échapper au karcher. «Les pigeons sont des sous-prolétaires qui se dandinent sur des pieds malades au bout de leurs jambes trop courtes.»

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Ce livre de 461 pages est le fruit de la collecte de textes parus en revue. Il aurait gagné à être nettement resserré, mais il est à l’image de la ville, de sa profusion: pour être à la hauteur de Londres, il ne pouvait être qu’une gargantuesque mégapole de mots. Une lèpre, une logorrhée enchantée de récits et de poésie.

Restaurer le langage

A la fin, la capitale s’éloigne, une dernière promenade de six jours mène de Waltham Abbey à Battle Abbey, site de la bataille de Hastings, «une expédition piétonne pour marquer les frontières pro-Brexit». Sinclair a peut-être «quitté Londres», il hantera à jamais ses rues par ses livres et fait désormais partie de son imaginaire.

A l’ère de la post-vérité, l’écrivain restaure le langage vidé de substance. Il retrouve un sens à la ville et au vivre-ensemble en explorant les interstices, les friches, le laid, la crasse, les souterrains et les cabanes sauvages. Partout, les mots de Sinclair entrent en résistance et en guérilla urbaine, recolonisent l’espace et le rendent à nouveau habitable.


Iain Sinclair, «Quitter Londres», traduit de l’anglais par Maxime Berrée, Inculte, 461 p.

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