D'ici à 2005 ou 2006, le nom de Ramuz brillera en lettres d'or sur le dos de deux volumes de la Pléiade. En attendant, première étape visible sur ce long chemin vers la consécration, un ouvrage d'un rouge éclatant préparé par Doris Jakubec, Alain Rochat et Jérôme Berney. Intitulé «Dans l'Atelier de Ramuz», ce numéro de la revue Etudes de Lettres «déplie» le travail effectué depuis fin 1997 sur le «chantier Ramuz», dont les notes de la Pléiade ne montreront que la quintessence. Ramuz avait le souci de l'archive. 62 610 pages ont été répertoriées, transcrites, étudiées, sans compter les 68 classeurs fédéraux d'articles de presse recensés.

La décision de publier un auteur dans la prestigieuse collection de chez Gallimard ne se prend pas à la légère. Depuis des décennies, en Suisse romande comme à Paris, des négociations se menaient discrètement avec la famille. Jean Paulhan souhaitait accueillir Ramuz comme deuxième Suisse après Rousseau; des professeurs comme Gilbert Guisan ou Pierre-Olivier Walzer ont œuvré pour cela. Mais l'auteur de Derborence a encore, même aujourd'hui, une image «régionaliste». La publication des deux volumes de romans sera l'aboutissement de longs efforts et d'un travail en bonne partie caché.

La fabrication d'une Pléiade, c'est, pour l'éditeur, des années de travail, un investissement financier important, et, pour l'auteur, une garantie de pérennité. Presque toujours posthume, car comme le dit Hugues Pradier, directeur de la collection, l'œuvre doit «échapper à l'époque», bénéficier d'un consensus et avoir de bonnes chances d'attirer les lecteurs, puisque le premier tirage est de 10 000 exemplaires. Si celle de Ramuz est assurée de l'estime des spécialistes, elle ne bénéficie d'aucun consensus et reste largement ignorée du grand public. En France, mais aussi en Suisse romande, hormis les quelques romans qui se lisent à l'école. Cette édition, parmi les quelque deux cents en préparation, est donc un pari, la manifestation d'une volonté de découverte «qui n'est pas habituelle à ce catalogue», précise Hugues Pradier. La parution en Pléiade peut modifier la réception d'un auteur. «Voyez Simenon, sa renommée populaire n'était pas à faire mais son image auprès des autres lecteurs a été changée.»

«Tout était à faire, comme s'il était mort hier»

Le processus qui aboutit aux élégants volumes sur papier bible est si complexe qu'il a fallu pour le décrire plusieurs livraisons de La Lettre de la Pléiade, le bulletin que Gallimard publie pour les amoureux de la collection. L'établissement du texte peut prendre des années. Le cas de Ramuz est particulièrement complexe. «Tout était à faire, comme s'il était mort hier», constate Doris Jakubec. Le Centre de recherches sur les lettres romandes (CRLR), qu'elle dirigeait alors à l'Université de Lausanne, s'est chargé depuis 1997 du classement des monumentales archives en vue d'une publication des romans chez Gallimard, bien sûr, mais aussi, de celle, en parallèle, des Œuvres complètes aux Editions Slatkine.

Un travail de fourmi

Depuis la fin de 1999, le «chantier Ramuz» s'est installé dans une dépendance de la Bibliothèque cantonale et universitaire à Lausanne (lire le Samedi culturel du 26 février 2000). Une équipe de chercheurs y travaille à l'établissement des textes, des variantes, des notes. Ce matin de septembre, ils sont quatre, dont deux occupés à bricoler une imprimante défaillante, dans les locaux vétustes mais calmes de la rue des Cèdres. La publication de quelques résultats dans Etudes de Lettres est pour eux une étape importante: elle montre aux donateurs et au public le lent travail qui se dissimule sous la brièveté d'une note, le laconisme d'une variante ou le résumé d'une réception par la presse.

Pendant ce temps, dix spécialistes de l'œuvre de Ramuz, les «éditeurs», travaillent, chacun pour soi, à l'établissement du texte d'un, deux ou trois des 22 romans publiés du vivant de l'auteur. Parmi eux, Doris Jakubec qui dirige l'édition en Pléiade, Roger Francillon, responsable des Œuvres complètes, Daniel Maggetti, successeur de Doris Jakubec à l'Université. Ils ont reçu de Gallimard un protocole d'édition de 14 pages. Ce document vertigineux précise le calendrier, les conditions du contrat, la construction des volumes et une quantité de contraintes d'édition. Les textes doivent être remis fin mars 2004. «Ils le seront», assure Alain Rochat. Une masse de plus de 3000 pages parmi lesquelles: une introduction signée Doris Jakubec; une chronologie détaillée; le texte des romans avec des appendices, des documents, des variantes (en moyenne 1000 par roman, Ramuz récrivant sans relâche ses textes, même publiés), des notices. Pour 1700 pages de texte, pas plus de 300 d'appareil critique, spécifie le protocole.

45 000 peaux de mouton pour l'habillage

Gallimard rémunère ce travail par les droits: 0,80% du prix de vente hors taxe (reliure comprise) au prorata des pages de texte original traité par l'«éditeur» et 3% par page de son propre texte, sur la base de 10 000 exemplaires. Les travaux préparatoires, qui concernent aussi bien la Pléiade que les Œuvres complètes, sont pris en charge en partie par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, par différentes fondations, par l'Etat de Vaud pour un budget total de 4 645 000 francs. Un «chantier» qui aura créé 39 postes de travail répartis sur quatorze ans, jusqu'en 2013.

En 2004 commencera le minutieux travail qui consiste à «transformer en un livre maniable et élégant un manuscrit qui pèse plusieurs kilos et peut être haut de plus d'un mètre», lit-on dans «La Naissance d'une Pléiade». Il dure entre dix-huit mois et deux ans et occupe neuf personnes. Des relectures nombreuses assurent la rigueur typographique, l'élimination des coquilles, les croisements entre les analyses des différents «éditeurs», pour s'assurer qu'elles ne se contredisent pas! Les «bonnes feuilles» imprimées sur «Véritable Bible 36 grammes» sont reliées en «mousselines» (volume non relié) avant d'être habillées en carton, feutrine et cuir de la couleur du siècle (Havane pour le XXe). Gallimard achète 45 000 peaux de mouton déjà colorées à l'année! Vient enfin le marquage à chaud, à la feuille d'or 24 carats au moyen d'un fer à dorer en bronze sur la «pièce de titre» dont le grain aura été écrasé pour plus de lisibilité. Alors, dans ses nouveaux habits et sous un éclairage renouvelé, l'œuvre de Ramuz partira à l'assaut d'un public francophone qui n'a pas encore vraiment découvert sa modernité.