Claude Simon

Le Tramway

Editions de Minuit, 146 p.

Encore une fois, Claude Simon jette sur le papier sa prose jazzée, ses riffs, ses longues phrases en boucle et en volutes. Encore une fois, il reprend son jeu de cartes. Encore une fois, il les brasse, les rebrasse, les redistribue dans un nouvel ordre. Les lecteurs chagrins vont gémir, alors que cette chorégraphie si singulière – construire d'une main la cathédrale que l'on déconstruit de l'autre main – donne toute sa saveur à l'œuvre si joliment «ouverte» du Prix Nobel 1985. Variations, fugues, digressions, reprises: sur la glace lisse de l'autobiographie, Claude Simon glisse comme un hockeyeur, au fil d'une écriture titubante, chaloupée, chargée de multiples échos qui résonnent en même temps. On pense évidemment à Baudelaire, autre virtuose des correspondances.

Entrons donc dans la danse. Grimpons sur le carrousel de la mémoire, symphonie à tout jamais inachevée. Le voyage, cette fois, s'effectue à bord d'un tramway bringuebalant du début du siècle. Celui qui, tout en faisant office de ramassage scolaire, reliait Perpignan à la plage voisine, distante d'une quinzaine de kilomètres. Entre 1914 et 1924, ce tortillard a enchanté l'enfance de Simon, qui le remet sur ses rails dans un récit aussi ferroviaire que La Modification de Michel Butor. Plongées et contre-plongées, perspectives mouvantes, scènes fugitives saisies dans les reflets des hublots: si l'œuvre de Simon ressemble à un gigantesque travelling, le tramway en est la métaphore idéale.

A 88 ans, l'auteur de La Route des Flandres en conserve une image d'une précision photographique. Le gros museau de la motrice. Les banquettes d'osier. Les panneaux publicitaires qui le décorent – «Suze, apéritif à la gentiane». La silhouette tutélaire du wattman, avec ce mégot éternellement collé à sa lèvre inférieure. Le receveur sanglé par la courroie de sa lourde sacoche. Le cinéma rococo et sa marquise de verre, près du terminus. Et, au large, des paysages bosselés, sous un rideau de vignes et de pins parasols.

Plus proustien que jamais, Simon fait cliqueter la crémaillère d'une mémoire intacte. Sans jamais le nommer, à petits coups de pinceau, il ressuscite également le Perpignan kitsch de l'après-guerre, sorte de Balbec où une bourgeoi-sie indolente découvre le tennis, et court s'encanailler dans le dancing du bord de mer – la Plage Mondaine. C'est là qu'a grandi le romancier, entre lumière et ténèbres. Car son père, fauché au champ d'honneur, est à tout jamais absent; et sa mère, malade, ne tardera pas à le suivre. Ce qui nous vaut des pages poignantes sur cette femme agonisante, «momie à tête d'épervier» qui va bientôt s'éteindre, soufflée comme une bougie. Le jour de sa mort, l'enfant s'approche du cercueil que l'on vient de refermer et il l'imagine dans son linceul, «terrifiante sans doute, avec son nez en lame de couteau, sa peau cartonneuse et grise collée aux os de la face par la souffrance».

A ces images si sombres s'ajoutent celles d'un séjour à l'hôpital. Et d'autres souvenirs lugubres (les chatons qu'une domestique écrase contre un mur, par exemple) aussitôt relayés par une farandole de saynètes arrachées à l'oubli. Elles se télescopent dans ce carnet de croquis où, avec un doigté d'aquarelliste, Simon donne à voir le frétillement argenté d'un filet de pêche, les scintillements cuivrés d'un orchestre de danse, les demi-teintes mélancoliques d'un crépuscule, le brasillement d'un fanal ou la lente procession des charrettes de vignerons «avec, à l'arrière, les petites cueilleuses impubères dont les jambes pendantes dorées par le soleil et tachées de mauve par les raisins se balançaient comme une frange couleur de fleurs et de rires».

Au hasard de cette confession zappée et somnambulique, c'est une double enfance qui se reconstitue: l'enfance d'un romancier et l'enfance de l'écriture. A la fin du Tramway, Simon pose son regard sur un arbre, un pin parasol «couvert d'épaisses écailles encastrées l'une dans l'autre en losanges». Cet arbre ressemble à son livre, chatoyante mosaïque découpée dans l'écorce tendre de la mémoire. Avec une émotion qui ne tarit pas.