Chang-rae Lee. Le Ciel de Long Island. Trad. de Jean Lineker. L'Olivier, 356 p.

La littérature anglo-saxonne est squattée par une joyeuse bande de migrateurs qui, sous la bannière multicolore de la «world fiction», nagent entre deux eaux, entre deux cultures, entre deux langues. Nés en Inde ou aux Antilles, en Afrique ou au Japon, ils ont trouvé chez quelques aînés illustres - Naipaul ou Rushdie - de bonnes raisons d'inventer à leur tour une écriture du métissage. Et s'ils sont tous orphelins de leurs terres natales, ils ont su se réenraciner dans leurs patries d'adoption, qu'ils irriguent d'une encre épicée. Parmi ces colporteurs de l'imaginaire, une nouvelle recrue à l'accent de Séoul, Chang-rae Lee, qui vit aujourd'hui dans le New Jersey et dirige des ateliers d'écriture à Princeton. Il avait 3ans lorsque sa famille quitta la Corée du Sud, en 1968, pour déposer ses pénates aux Etats-Unis. «Nous sommes arrivés comme le font la plupart des émigrés, raconte-t-il. Mon père, un médecin reconverti dans la psychiatrie, est parti le premier et je l'ai rejoint un an plus tard avec ma mère et ma sœur.»

Pittsburgh, Manhattan, et bien d'autres escales plus ou moins improvisées: le jeune Chang-rae explore l'Amérique au hasard des déménagements, apprend l'anglais, s'inscrit à Yale, travaille quelques mois à Wall Street. Et passe soudain des chiffres aux lettres, en 1995, en expliquant qu'il a choisi ce nouveau chemin «pour analyser le double sentiment de citoyenneté et d'exil, et pour mettre en scène l'existence des expatriés, avec son cortège de complications, de douleurs et de joies». Chang-rae Lee, nous l'avons découvert en 2001 avec Les Sombres Feux du passé, un roman superbe où se télescopent les décors soft de l'Amérique provinciale d'aujourd'hui et les paysages déchirés d'un Orient livré à la violence, à l'époque de la Première Guerre mondiale.

Le Ciel de Long Island (Aloft) est moins panoramique: comme beaucoup d'écrivains de sa génération - Rick Moody, Richard Powers, Jeffrey Eugenides, Jonathan Franzen -, Chang-rae Lee y parle d'une famille, un petit clan méchamment malmené par la vie, mais qui tient le coup parce que les liens du sang ont quelque chose de sacré. Surtout lorsque la famille en question est composée d'une brochette d'immigrés - un pot-pourri italo-germano-asiatique - qui ont réuni leurs destins chaotiques dans le creuset de la middle class américaine.

«Vu d'ici, à un demi-mile au-dessus de la Terre, tout me semble parfait», lance le narrateur, Jerry Battle, en guise de présentations. Calé dans le cockpit de son petit avion, ce descendant d'exilés italiens est en train de survoler Long Island pour oublier le plancher des vaches, où il en bave un peu trop. Son boulot chez Parade Travel l'ennuie, sa foldingue d'épouse - Daisy, une Coréenne - est morte noyée dans une piscine et Rita, sa compagne portoricaine, vient de le larguer pour filer avec un avocat bourré de dollars... On comprend donc que Jerry Battle ait besoin de se détendre et de s'envoyer en l'air à bord de son coucou providentiel. D'autant que son vieux père a échoué dans une maison de retraite déprimante, qui vaut son pesant de Jérôme Bosch - le passage où une pensionnaire cacochyme s'étouffe avec un morceau de viande mérite l'anthologie.

Ajoutons que Jerry Battle a deux enfants au sang mêlé: Jack, un Rastignac friqué dont l'entreprise finira par capoter et Theresa, qui vit avec un écrivaillon asiatique et qui lutte contre un méchant cancer. On brasse le tout, générations, races, cultures, gènes, emmerdements, et l'on obtient un roman sacrément secoué, tout en loopings et en rebondissements, qui dépeint une Amérique transformée en puzzle social, en une sorte de kaléidoscope anthropologique dont Chang-rae Lee démonte et remonte le mécanisme avec une belle ironie. Car sa prose ne sombre jamais dans le trémolo larmoyant et la sagesse, si provisoire soit-elle, l'emporte toujours sur le malheur: il suffit pour cela de tourner les manettes d'un bimoteur et d'aller tutoyer les anges dans un concert de pétarades... Le Ciel de Long Island est une comédie aigre-douce qui décolle joliment, même quand ses héros sont au bord du crash.