C’est fait. Depuis qu’elle avait été annoncée au printemps dernier, l’étude commandée par la Ville et quatre autres commanditaires a été révélée en conférence de presse mardi. L’analyse de la situation financière et de gouvernance du Grand Théâtre, les stratégies futures pour le maintenir à son niveau européen et renouveler son public ont été livrées en quatre points (lire l’encadré). Le magistrat Sami Kanaan explique la nécessité de ce rapport, qui a coûté 100 000 francs, répartis entre le Cercle du Grand Théâtre, le canton et L’Association des communes (20 000 francs ­chacun) et la Ville (40 000 francs), la Fondation du Grand Théâtre n’ayant pas participé au financement de l’étude qui concerne l’institution.

Le Temps: Qu’est-ce qui a motivé le rapport sur le Grand Théâtre?

Sami Kanaan: Il s’agissait d’étudier le repositionnement lyrique de la cité, aussi bien artistique qu’institutionnel. On entend toujours dire que le Grand Théâtre doit être une scène de référence de niveau européen. Il faut éviter que ce soit juste un mantra. C’est un but objectif, que le Conseil administratif a d’ailleurs réaffirmé sur ma proposition. On pourrait estimer que les temps ont changé et qu’une scène lyrique n’est plus aussi fondamentale. La Ville de Genève assume pleinement que son Opéra se doive d’être une scène ambitieuse qui puisse se placer à une échelle internationale.

– Comment s’est organisée la réflexion?

– C’était l’occasion pour une fois, de travailler sur des éléments de fond, et pas d’audit de gestion financier ou de RH. Le simple fait que cinq intervenants se soient mis ensemble pour l’étude (la Ville – mandataire principal, le Cercle du Grand Théâtre – partenaire clé, la Fondation du Grand Théâtre, l’Association des Communes et le Canton) est exceptionnel. C’est la première fois que tous ces partenaires se sont réunis autour d’une table pour se poser des questions et les examiner.

– L’OSR aussi.

– L’OSR a en effet été associé à ces réflexions car un des volets de l’étude concerne la relation du Grand Théâtre avec l’orchestre.

– Comment les questions ont-elles été définies?

– Les premières étaient de comparer le Grand Théâtre avec d’autres scènes européennes équivalentes sur le plan lyrique. Et d’étudier tous les sujets liés à la manière dont on valorise pleinement l’outil à disposition, gagne des publics, réalise un travail pédagogique, travaille avec d’autres arts vivants. La capacité de collaborer avec d’autres domaines artistiques et acteurs culturels. Il fallait aussi aborder spécifiquement la relation avec l’OSR. Sur cet aspect particulier, j’ai souhaité donner une impulsion claire, car quand je suis arrivé à Genève, j’avais l’impression que l’Opéra et l’orchestre ont coexisté avec toute sorte de petites bisbilles ponctuelles. Pas tellement parce que les personnes ne s’entendent pas, mais pour des raisons de montage entre les activités lyrique et symphonique de l’orchestre.

– Dans la nouvelle convention, le chef devra contractuellement deux services au moins par saison à l’Opéra.

– Et une concertation sur les autres chefs qui joueront en fosse. Ce n’est pas anodin. Car à tort ou à raison, jusqu’à présent, l’OSR se plaignait qu’elle n’avait pas son mot à dire sur le travail dans la fosse et n’avait pas prise sur l’organisation de cette partie de son activité musicale.

– Tobias Richter semble avoir sa propre vision des choses.

– Il a admis le principe de discussion sur la façon dont l’orchestre est dirigé dans la fosse. La décision ultime lui revient, puisqu’il dirige la maison. C’est bien spécifié dans l’article 11 de la convention. Mais il y a maintenant clairement une clause de discussion préalable. L’ancien art.12 était violent: chacun chez soi. 40% lyrique contre 60% symphonique. On pouvait interpréter l’article au sens que le Grand Théâtre ne devait même pas poser la question de la vision des choses de l’OSR. Ce qui était mal vécu. Tandis que là, le directeur de l’opéra est tenu de se concerter avec l’OSR sur la manière de gérer les services. En retour, il est associé au choix du nouveau chef titulaire à venir de l’OSR. Et il est intégré dans la commission et se voit donc associé aux décisions. C’est un changement important.

– A la fin des travaux en juin 2017, un changement de directeur lyrique serait-il envisageable?

– On va forcément y penser, dans un délai à préciser un jour ou l’autre. A court terme je ne vous cache pas que la priorité est de finaliser la phase des travaux avec tout ce que cela implique. Deux saisons hors les murs c’est un défi considérable. Le Conseil de Fondation est d’avis qu’il serait tout à fait raisonnable que Tobias Richter puisse rediriger dans la maison rénovée pour pouvoir vivre le résultat, ce qui est légitime.

– La réciprocité des exigences sera-t-elle respectée, avec une indépendance maintenue des fondations, directions artistiques et administratives?

– Sur le plan artistique, si Tobias Richter est invité à s’associer pleinement au choix du futur chef de l’OSR, on peut imaginer qu’à l’inverse on trouvera des modalités le jour où le Grand Théâtre se choisira un nouveau directeur, pour que d’une manière ou d’une autre, l’orchestre soit, lui aussi, associé au choix du directeur de l’Opéra. Il faut positiver la particularité genevoise. Une seule formation, à double activité, représente une valeur ajoutée. D’autre part, sur le plan de l’organisation, la nouvelle convention offre la possibilité de programmer les deux activités conjointement. Cela permettra de prévoir beaucoup plus en amont les services, avec, ou en dehors du Grand théâtre. Donc de s’investir artistiquement de façon plus conséquente. Le fait que le chef titulaire de l’OSR vienne diriger deux à trois fois par saison en fosse – soit à chaque fois un mois et demi, implique une beaucoup plus importante présence de sa part sur place. Ce qui engendre une incidence importante dans nombre de domaines.

– Le Canton interviendra enfin dans le budget de façon contractuelle. Qu’implique cette nouvelle donne?

– Cela se fera à petite dose. Si l’accord est tenu – car il faut encore que le Grand Conseil le valide, l’idée est que le canton donnera 1 million en 2015, puis 2 millions en 2016 et 3 millions dès 2017. Soit 2 millions d’économie annuelle pour nous, sur le long terme. Exactement le déficit structurel du Grand Théâtre. Cette subvention permettra de corriger la part des frais fixes qui mangent chaque année les budgets disponibles pour l’artistique. Et donnera la marge de manœuvre nécessaire pour obtenir les voix, les chefs ou metteurs en scène désirés. Ou pour étoffer le chœur. Du coup, les privés n’auront pas le sentiment de boucher des trous dans le budget de fonctionnement. Ils se sentiront rassurés sur le fait de bien soutenir l’artistique comme ils le souhaitent. C’est pourquoi, même si c’est peu par rapport à l’apport de la ville (40 millions environ sans compter les frais en nature), ce peu-là représente déjà beaucoup. Le canton pourra ainsi siéger dans le conseil de fondation du Grand Théâtre pour être associé à sa gouvernance, comme c’est déjà le cas à l’OSR. Ce qui simplifiera encore plus les choses des deux côtés.

– Les 66 millions de budget des travaux du Grand Théâtre ne sont toujours pas votés alors que le temps presse…

– Début avril la commission des bâtiments devrait voter. A ma connaissance il y a une majorité pour.. Tout suit son cours relativement vite pour un crédit de cette dimension, puisque le dossier a finalement été saisi en février après divers atermoiements.

– L’ex – Théâtre éphémère, s’implantera-t-il aux Vernets ou aux Nations?

– Disons que je regarde d’abord les chiffres. La solution de la campagne Rigot, près de la place des Nations, s’avère plus chère que la caserne des Vernets pour des raisons pratiques. De l’autre côté, l’administration militaire, même s’il ne se passe plus grand-chose dans cette caserne, se voit mal mettre le terrain à disposition pendant deux années. Il y a des contacts au plus haut niveau pour voir si le geste est possible. Ceci dit, j’insiste, la solution des Nations est magnifique, mais elle coûterait largement un million de plus. Tout ce qui rend cette histoire passionnante mais très casse-cou, c’est que le compte à rebours est horriblement serré.

– Cette structure provisoire d’accueil de l’Opéra pendant ses travaux ne pourrait-elle devenir pérenne?

– Ce n’est pour l’instant pas envisageable plus de deux ans. La campagne Rigot est un espace protégé. On ne peut y installer quelque chose de durable. Quant aux Vernets, l’Armée n’acceptera pas un prêt plus long. Ce serait formidable que la salle se pérennise, mais il y aura aussi un sérieux souci de budget de fonctionnement. On pourrait évaluer la possibilité, car c’est souvent à l’occasion de contextes exceptionnels comme celui-là que naissent des scènes importantes. Et sur la rive droite, il est vrai qu’il y a un manque.

– Pourquoi la solution de repli du BFM avait-elle été écartée?

– Il est vrai que le BFM aurait été une solution naturelle, puisqu’il a été rénové pour le Grand Théâtre grâce à un généreux mécène genevois. L’entreprise Artfluvial, constituée par le Canton pour son exploitation, proposait la location du BFM au Grand Théâtre à prix coûtant, chiffré 1,7 millions. Mais c’est sans compter avec certains événements lucratifs comme le salon de l’immobilier, qui impliquait de se décaler soit au Victoria Hall pour des versions de concert, soit à l’Alhambra, encore plus petit. Avec le monopole du traiteur maison du BFM, le Grand Théâtre aurait d’autre part perdu toutes ses recettes de buvette (quelques centaines de milliers de francs par saison). L’un dans l’autre, le déficit de saison généré par un déménagement au BFM s’élevait à 3,5 millions par saison, soit sept en tout. L’avantage du Théâtre des Nations, c’est que l’Opéra y sera chez lui, sa jauge se montera à environ 1200 places et des mécènes le financeront.