C'est chaque fois le même étonnement, la même stupéfaction qui vous saisit devant le chef-d'œuvre qu'est Falstaff. Lorsqu'il pousse sur la scène lyrique ce chevalier à la joviale bedaine, Verdi a 80 ans. Ce sera son dernier opéra. Le plus moderne aussi. Comme si le vieillard, retiré dans sa ferme de Sant'Agata, reparaissait sur la scène du monde pour devancer sa course. Comme s'il voulait tirer une révérence irrévérencieuse, partir d'un éclat de rire désabusé, conclure sa carrière sur une joyeuse fugue à l'unisson avec Shakespeare: «Tutto nel mondo è burla» («Tout dans le monde est farce»).

Fidèle à cette fugue finale, le nouveau spectacle de l'Opéra de Lyon s'acharne à rappeler que notre réalité n'est qu'illusion cocasse. En choisissant de mettre en scène les six tableaux de l'ouvrage dans un décor unique, Willy Decker oblige ses personnages à déployer des trésors d'invention pour suggérer des lieux divers. Voici donc le ventru Sir John confiné au buffet de la gare de Windsor, tour à tour alcôve, place publique ou forêt hantée. Il le squatte comme un clodo aviné qui fait partie des meubles.

L'idée est pertinente. Car un buffet de gare est à la fois intime et impersonnel, chaleureux et glauque; il est à l'image de ce qu'en font ses usagers, venus de toutes les classes sociales; il est régulé par les heures d'arrivée et de départ – d'ailleurs, une imperturbable horloge domine le décor de John Mcfarlane. C'est un peu la réduction d'un village. Ou d'un monde. Quant à la fine agitation réglée au cordeau par Decker, elle carbure au cynisme. Notamment dans la tirade sur l'honneur, que Falstaff récite en détroussant un élégant. Ou dans l'omniprésence de voyageurs anonymes, qui sont autant de voyeurs prêts à se moquer.

Le décor unique acquiert tout son sens métaphorique dans le dernier tableau, qui s'ouvre à la forêt, à la nuit et aux elfes. On comprend que Decker refuse l'évasion à ses personnages. Si le monde est une farce, il faut savoir composer à l'intérieur de ses limites. Hors un surnaturel de pacotille (les comploteurs habillés en fées), pas de place pour le fantastique: Falstaff raconte l'histoire d'êtres qui vivent dans la même communauté, font mine de se désirer, s'observent, se raillent les uns les autres. Seul tire son épingle du jeu celui qui sait rire de lui-même. Falstaff l'a compris: «Sans moi, ces gens n'auraient pas un brin d'esprit!» Assumant son rôle de marginal qui fait trembler les convictions des bourgeois, le ventru aura beau jeu de leur démontrer que, si sa vie est un gag, la leur l'est tout autant.

Un spectacle tout d'un bloc

S'il est un opéra de Verdi dans lequel la notion de «troupe» a un sens, c'est celui-ci. L'Opéra de Lyon l'a donc confié à ses troupiers. Parmi cette bande de jeunes chanteurs, on repère la pétillante Alice de Sophie Fournier et surtout le Ford de Ludovic Tézier. Ce dernier est devenu en quelques années un baryton au timbre mordant et au style impeccable. Ce que la tradition française a de meilleur. Si les rôles secondaires ne s'élèvent pas au-dessus d'une honnête routine, deux des artistes invités se fondent habilement dans le tableau: Elena Zilio, Quickly douée d'une faconde irrésistible, et José Van Dam dans le rôle-titre. Poussé aux limites de sa tessiture, le baryton-basse belge semblait destiné à cette mise en scène. Il en a la moue amusée, la lassitude joviale. Son Falstaff est moins bête qu'il n'y paraît et il possède une certaine noblesse sous ses airs frustes, comme nous l'indique une ligne de chant magistrale.

Voilà de quoi donner son sens à la soirée qui, par ailleurs, doit se contenter d'un chef sans esprit: Christian Badea se borne à assurer les transitions, en émondant la truculence de la partition. Dommage, car l'orchestre de l'Opéra de Lyon confirme son excellence, notamment dans les traits de cordes redoutables qu'il exécute avec panache. Ce spectacle, on l'appréciera donc d'un bloc, comme un projet d'ensemble avec ses faiblesses et ses qualités. Car il y passe quelque chose d'essentiel au génie du vieux Verdi: un sourire en coin et une complicité.

Falstaff à l'Opéra de Lyon les 19, 21, 23 et 25 avril, tél. 0033/ 472 00 45 45.