C’est son premier Gounod. Une nouvelle réussite dans le lot de ses spectacles lyriques. En abordant le rare Médecin malgré lui du compositeur français, Laurent Pelly savait qu’il avait un soutien de poids: Molière. Il n’a donc pas manqué de s’appuyer sur la comédie du Sieur Poquelin, habilement remaniée en livret par Jules Barbier et Michel Carré. La pièce rend tout son suc dans une jeunesse, un allant et une liberté de ton vivifiants.

Entre comédie musicale réglée au cordeau, théâtre populaire très sérieusement décortiqué et farce lyrique allégrement cadencée, Laurent Pelly rythme chaque geste, chorégraphie chaque déplacement, architecture chaque air. C’est brillant, drôle, léger et référencé. De l’excellent Pelly, entre grâce et burlesque, dans un parfait respect des mots comme des notes.

Le Médecin malgré lui va aussi comme un gant aux complices du chenapan de l’opéra. Chantal Thomas installe un savoureux univers de bande dessinée, mâtiné d’esprit tréteaux et de commedia dell’arte. Le tourbillon métallique chargé d’objets domestiques qui ouvre le spectacle est un pur bonheur. Comme l’intérieur très sixties d’un appartement bourgeois ramené à son strict minimum: trois canapés, deux lustres et une tapisserie. Le dispositif, monté sur un plateau en bois transformable, joue en finesse avec des niveaux et des espaces joyeusement éclairés par Joël Adam.

Jubilation de toutes parts

De la joie, on n’en manque pas tout au long de la soirée. La jubilation respire de toutes parts. D’abord parce que Jean-Baptiste Poquelin est le maître d’œuvre d’une pièce qui soulève le rire et attise l’esprit. Ensuite, parce que Charles Gounod s’est régalé en immisçant sa musique dans la farce grinçante.

Le traitement lyrique d’un texte intégralement théâtral aurait pu tomber à plat. Le compositeur contourne et utilise pourtant la difficulté en la traitant à la façon d’un singspiel: passages joués et chantés séparés se rejoignant pour les airs ou les ensembles. Et il maîtrise le style de l’opéra-bouffe à la façon d’Offenbach: classicisme, virtuosité, effets comiques et mélodies romantiques alternant dans un dosage très étudié.

Sur cette partition à la fois morcelée et joueuse, Sébastien Rouland aurait la partie plus facile si la fosse résonnait moins. L’acoustique de l’Opéra des Nations, où la proximité de la scène sert joliment la partie théâtrale et les petites formations orchestrales, s’avère plus délicate en effectif supérieur. Les musiciens doivent tirer sur la bride pour ne pas trop couvrir les voix. La liberté musicale s’en voit contrainte et le moindre décalage s’entend. Le jeune chef ne possédant pas encore toutes les ficelles du métier pour remédier à cet inconfort, sa direction a le mérite d’être claire, simple et équilibrée.

Sganarelle rafle les atouts

Du côté des chanteurs, la palme revient à Boris Grappe qui rafle tous les atouts. Physique de jeune premier, comédien dans l’âme, vocalement très investi sur une technique verte mais solide, le jeune baryton promet un grand Papageno avant des rôles de haute volée. Son Sganarelle juvénile et insolent de naturel domine nettement le plateau devant le Géronte bedonnant de Fanck Leguéniel à la belle voix porteuse et au personnage parfaitement engoncé dans ses principes.

Stanislas de Bergerac chante-t-il trop ou est-il en méforme? Son Leandre n’a pas encore trouvé la place qu’il mériterait et des problèmes d’aigus plombent son chant, devant un Lucas au français pâteux (José Pazos) et un Valère à la voix avalée par l’orchestre (Nicolas Carré). Habitués de la scène genevoise, Romaric Braun (Monsieur Robert), Doris Lamprecht (Jacqueline) et Ahlima Mhamdi (Martine) entourent la Lucinde extravertie et énergique de Clémence Tilquin. Son tempérament se déploie de fois en fois et atteint le bon accord dans ce divertissement aussi revigorant qu’intelligent.


Opéra des Nations les 6, 8, 12, 14, 16 avril à 19h30, le 10 à 15h. Rens: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch