Un petit glissement. Celui de la main de Mimi. En échappant de son manchon lorsque Schaunard y abrite l’autre menotte, elle retombe doucement sur le lit. Ce geste si simple et si doux, dit la mort avec délicatesse. Il conclut une production épurée qui monte en intensité scénique au fil du spectacle. Et fait regretter le spasme final, si convenu, d’un visage sans vie roulant sur le matelas.

La Bohème que Matthias Hartmann propose à l’Opéra des Nations est construite dans une forme de dualité entre suggestivité et tradition. Le metteur en scène oriente les chanteurs sur le chemin de la simplicité. Mais il peine à sortir du surlignage et des postures lyriques où les bras s‘étendent, les mains se tendent et les corps se plantent pour assurer le chant. La jeunesse des protagonistes constitue probablement un écueil à la liberté d’expression théâtrale. Mais on sent un écartèlement plus profond.

La force du décor

Qu’est-ce qui unifie alors cette production de fin d’année, dont les séductions agissent en crescendo? Le décor de Raimund Orfeo Voigt. La translucidité de ses parois gazeuses, son jeu de perspectives glissantes, ses camaïeux de gris et blancs, sa neige et le minimalisme de ses accessoires laissent tout l’espace au jeu. Comme aux sentiments qui se congèlent dans des brumes givrantes et des lumières hivernales (Tamás Bányai).

En transparence, il y a les scènes de la vie. Sur les cloisons, les ombres des personnages ou des fenêtres. Et pour figurer le café Momus, des rideaux de minuscules ampoules colorées se dressent sur deux étages en guise de murs. Seul moment lumineux du spectacle, le deuxième acte perd pourtant de son impact en s’effritant dans l’inversion des univers.

Avec la foule de marchands ou de badauds entassée à l’intérieur, et les amis attablés dans la rue, on peine à suivre la partition brouillée par l’agitation dans une forme d’incohérence narrative. Les dialogues se dispersent et les interventions d’une Musetta de cabaret outrée (Julia Novikova, très volontaire) cassent la dynamique générale. Heureusement, la nudité du dernier acte replonge cette Bohème dans ses beautés poudrées et sa solitude nocturne.

La réussite de l’OSR

L’autre grande réussite de l’opéra de Puccini présenté à Genève se tient en fosse. L’OSR s’y révèle dense et fiévreux, et se plie avec souplesse aux lignes généreuses que dessine Paolo Arrivabeni. L’orchestre, avec lui, ne souligne pas les voix. Il les transporte.

Là aussi, trop d’intentions dans les nuances et les mouvements alourdissent parfois le mouvement. La lenteur des airs, souvent mis en valeur avec excès dans des tempos et des rubatos très étirés, freine l’action. Mais cette attention passionnée aux lignes offre une ferveur et une clarté musicale remarquables dans la puissance des dynamiques vocales et des unissons instrumentaux si chers à Puccini.

On pourrait rêver à de grandes personnalités vocales pour nourrir le plateau. Mais l’alternance quasiment quotidienne de douze représentations impose une double distribution, pour que les chanteurs puissent se reposer d’une soirée à l’autre.

Une base vocale bien tenue

Avec cinq membres du chœur pour les rôles secondaires (Wolfgang Barta – Benoît, José Pazos – Parpignol, Aleksandar Chaveef – le douanier, Dimitri Tikhonov – le sergent, et Jaime Caicompai – le marchand), ainsi que deux issus de la troupe de jeunes solistes en résidence (Alexander Milev dans le rôle d’Alcindoro et Mary Feminear en alternance dans celui de Musetta), la base vocale est bien tenue. Du côté des chanteurs principaux, tous font leurs débuts sur la scène genevoise à part Michel de Souza, baryton au timbre clair (Schaunard).

Jeunes, donc parfaitement adaptés aux exigences de leurs personnages, les solistes de la première distribution assurent vaillamment leur partie, avec un bel enthousiasme de jeu. Le Rodolfo de Dmytro Popov s’inscrit dans une lignée de ténors plus héroïques que lyriques, en opposition à la basse serrée et plus sombre de Grigory Shkarupa (Colline), et au Marcello engagé d’Andrè Schuen. Quant à Mimi, Nino Machaidze lui offre des couleurs caramélisées sur un vibrato généreux. L’ardeur et la sensibilité de son chant, le soir de la première, promettent un beau déploiement futur.

Et la petite flamme qui tremble dans la nuit, avant la fermeture du rideau, n’est pas près de s’éteindre sur cette Bohème où le rougeoiement et la fumée du poêle parlent encore de passion et de mort.


Opéra des Nations, les 22, 23, 26, 27, 28, 29, 30, 31 décembre, 3, 4 et 5 janvier.