Cinéma

«L’Opéra de Paris», de Jean-Stéphane Bron, célèbre les prolos et les divas du spectacle

Jean-Stéphane Bron a passé dix-huit mois dans le temple de l’art lyrique. Il en ramène un documentaire enthousiasmant, qui parle moins du spectacle que de la société. Le film est montré dans des avant-premières dès ce soir, et sort mercredi prochain dans toutes les villes

Les deux entités monumentales composant l’Opéra national de Paris forcent le respect. Passant devant le Palais Garnier, cathédrale baroque débordant d’ors et de stucs, et l’Opéra Bastille, casemate vitrée carrelée de gris, le profane ressent une timidité semblable à celle qu’inspirent les cultes inconnus. Quant au fonctionnement de ces hauts lieux de l’art lyrique où se croisent demi-dieux au larynx d’airain et fonctionnaires culturels, il présente la rebutante complexité des mécaniques horlogères.

Après «L’Expérience Blocher», tête-à-tête avec le vieux tribun UDC, Jean-Stéphane Bron a ressenti le besoin d’un «foisonnement de personnages», il a voulu émerger de la noirceur pour «aller vers des forces dionysiaques, vitales». Sur l’instigation de son producteur français, il s’est installé au cœur de l’Opéra national de Paris, de janvier 2015 à juillet 2016. Au cours de cette période sont arrivés un nouveau directeur, Stéphane Lissner, ainsi que Philippe Jordan à la direction musicale et Benjamin Millepied à la direction de la danse. Paris a aussi été frappé par des attentats. Lors d’un rassemblement plus solennel que bien des fastes musicaux, l’ensemble du personnel, incluant les pompiers de service, dédie une minute de silence aux victimes.

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L’envie de savoir

Plus familier de la guitare électrique que du bel canto, le réalisateur vaudois avait la chance de ne rien connaître à l’art lyrique, ni au ballet. «Tout était à découvrir et c’est toujours un bon point de départ: l’envie d’en savoir plus.» Quant à Stéphane Lissner, il n’était pas chaud pour accueillir une caméra dans ses murs; il s’est ravisé quand il a compris, en visionnant les films de Bron, qu’il avait affaire à un artiste.

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Quel que soit le thème de ses documentaires, Jean-Stéphane Bron nous sidère par l’intelligence de ses dispositifs narratifs et la puissance de son regard. Dans «Le Génie helvétique» («Mais im Bundeshuus»), il élève le travail d’une commission parlementaire à la grandeur du western. Dans Cleveland contre Wall Street, consacré à la crise des «subprimes», il instruit le procès que les banques américaines ont su éviter dans la réalité. Dans L’Expérience Blocher, il psychanalyse l’ancien conseiller fédéral, travaillant sur sa part d’ombre qui est aussi «celle qui sommeille dans le pays et parfois en nous».

Devant l’objectif du moussaillon Bron, l’Opéra national de Paris apparaît tel un paquebot. A bord des navires prenant le large et forçant la tempête, chaque homme d’équipage, du capitaine en uniforme brodé au soutier couvert de suie, a un rôle déterminant à jouer. De même, les mille collaborateurs de l’Opéra concourent tous à la réussite de quelque 400 spectacles annuels, certains dans la lumière des projecteurs, d’autres dans l’ombre des coulisses et des ateliers.

Les éblouissements d'un débutant

Renonçant à une structure chronologique, imperméable à l’ordre de préséance, Jean-Stéphane Bron organise son film en tableaux, en portraits et en scènes de genre. Lorsque François Hollande vient à étrenner la saison, il le filme sans plus de révérence que le couturier. Il montre peu d’extraits de spectacles, préférant se concentrer sur les énergies qui s’unissent pour que le rideau puisse se lever. Il n’accorde pas de traitement de faveur aux stars de l’art lyrique, mais suit la classe des Petits Violons, qui donne aux gosses défavorisés la chance d’accéder à la musique, ou s’attache aux pas de Micha Timoshenko, un jeune baryton-basse venu d’un village perdu de l’Oural, pour faire sentir les éblouissements d’un débutant admis dans la tour d’ivoire.

Dans le bureau directorial, avec vue imprenable sur la capitale, Stéphane Lissner et son état-major ont mille problèmes à régler: la défection de dernière minute d’une vedette souffrant d’angine, le préavis de grève déposé par les syndicats du spectacle, la logique contemporaine du plus avec moins, la démission de Benjamin Millepied et encore la question du prix des billets qui contribue à faire de l’opéra un art élitaire.

Dans les étages inférieurs s’affairent des décorateurs, des choristes, des musiciens, des couturiers, des perruquiers, des blanchisseurs, des repasseurs et même un occasionnel… bouvier, car Easy Rider, un monstrueux taureau, tient le rôle d’Israël dans Moïse et Aaron. Devant l’objectif de Bron, l’Opéra national de Paris se pose en métaphore d’une République idéale, où chacun, tendu vers l’excellence, contribue à la réussite d’un projet collectif.

Riche microcosme

Dans ce microcosme cohabitent la gloire et l’humilité, le sublime et le dérisoire, la grandeur de l’homme et sa vanité. Le film s’ouvre avec le lever de drapeau sur le toit du Palais Garnier et se termine avec l’époussetage du bureau directorial. Un chanteur anglophone bute sur le «r», de «Wurst» (saucisse)… La danseuse aérienne s’effondre en coulisses, à bout de souffle, et son épuisement dit la violence sacrificielle de son art. Une nature morte cocasse résume ces dichotomies; on y voit une bouse à côté d’un haut-parleur: on «passe du Schönberg à pleins tubes» pour habituer Easy Rider au dodécaphonisme…

Olga Peretyatko a divinement chanté dans Rigoletto. En coulisses, les yeux brillant d’amour, son habilleuse l’attend avec une bouteille d’eau et une boîte de kleenex. La diva lui confie son téléphone afin qu’elle la filme saluant le public. Un pas derrière, Jean-Stéphane Bron filme celle qui filme. La gloire, la vanité, la vénération, la ligne de démarcation entre l’ombre et la lumière… Tout est dit dans ce plan qui proclame la puissance du cinéma


«L’Opéra» est mon film le plus ouvertement militant»

Le réalisateur lausannois évoque la genèse et le tournage de «L’Opéra de Paris».

Le Temps: Après le portrait d’un homme politique, L’Expérience Blocher, vous consacrez un film à l’Opéra de Paris. Qu’est-ce qui détermine vos choix?

Jean-Stéphane Bron: En général? Le film d’avant… C’est toujours le point d’appui. «Le Génie helvétique» met en scène des forces économiques derrière un processus démocratique. Alors, pour comprendre ces mécanismes, je réalise «Cleveland contre Wall Street», un film de prétoire. La poussière de la crise économique retombe. A qui va profiter le crime? Le populisme fleurit partout. Le cas Blocher m’intéresse. «L’Expérience Blocher» m’ébranle. J’avais des vertiges. Liés à l’idée du mal qui avance, à une image pessimiste d’un moment de la démocratie. Pour réagir contre cet état, j’ai eu envie de faire un film collectif, de montrer une société qui n’échappe pas aux conflits, aux crises, à la lutte des classes, mais qui a des perspectives. C’est à ce moment que mon producteur m’a parlé d’un changement de tête à l’Opéra de Paris.

– Comment définissez-vous le dispositif toujours original de vos films?

– J’essaye de toujours tester quelque chose d’autre, comme l’idée du procès pour Cleveland ou les commentaires off créant un hors-champ pour Blocher. Le premier principe de L’Opéra était de rester dans la coulisse. J’ai aussi décidé qu’il n’y aurait pas d’entretiens. La première scène définit le personnage du directeur, Stéphane Lissner. C’est lui qui nous emmène vers Millepied et Jordan. Presque tous les personnages, Lissner, Micha le jeune baryton, et même un gars dans le chœur, ont été définis dès le début. Rares sont ceux qui sont arrivés en cours de route, comme les régisseuses qui chantent.

– Un film documentaire reflète son époque. Pourtant, par-delà les événements qu’il rapporte, «L’Opéra de Paris» atteint une forme d’intemporalité…

– C’était un autre principe de départ: ne pas donner de dates – on peut retrouver si on cherche, c’est la saison 2015-2016, la première de Lissner. Mais j’ai évité de suivre l’actualité de cette saison riche en événements médiatisés, comme le départ de Millepied. Je visais plutôt l’Opéra pour tous les opéras, une saison pour toutes les saisons et, par cette abstraction, montrer une société représentant toutes les sociétés. Je ne voulais pas non plus étouffer le film sous les informations. On n’a pas besoin de connaître le nom de la star pour comprendre la scène avec Micha. Les seules informations nécessaires sont celles qui permettent de comprendre les enjeux des personnages. Il faut être au courant des espoirs que l’Opéra fonde sur Millepied pour mesurer l’effet produit par son départ.

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– Le titre des œuvres n’est pas non plus indiqué…

– Non. Pour ceux qui n’y connaissent rien, le titre des œuvres n’apporte rien. Quant aux autres, ils les connaissent. Il y a des gens, dans toutes les classes sociales, qui sont ensorcelés par l’opéra. Des lyrico-compulsifs qui entrent en transe. Dans une coulisse, j’ai entendu un type sangloter sur l’aria d’une grande chanteuse russe comme s’il avait perdu père et mère. La voix humaine provoque des extases, quelque chose probablement lié à l’orgasme. Lissner dit assez justement qu’au théâtre, si une actrice monte à une échelle, on ne se dit pas qu’elle va tomber. Alors qu’on a peur pour une cantatrice sur une échelle…

– Vous ne filmez pas les spectacles, mais les personnages qui les regardent. Pourquoi?

– La musique et la mise en scène doivent être observées par les personnages pour mieux entendre, mieux se rapprocher. «Moïse et Aron» est un spectacle tellement fort qu’il doit être médiatisé par un regard. En l’occurrence, celui de l’éleveur du taureau. On s’identifie à ce qu’il projette: étonnement, émerveillement, stupéfaction… Le gars a l’air de dire: «Les bras m’en tombent, mon pauvre taureau qu’est ce qu’il fait là, sur scène.» De même, le regard de l’habilleuse nous aide à voir la grande diva. Ce regard est banal et, en même temps, il révèle une sorte de violence de classe.

– Tous vos films sont politiques. «L’Opéra de Paris» aussi?

– Dans «Les Maîtres chanteurs», Wagner, le musicien qui a pensé l’opéra comme une sorte de tout, propose un projet de société autonome idéale où tout le monde trouve sa place, où le chapelier travaille avec le menuisier. L’art du spectacle, c’est une société tournée vers un objectif collectif. Chacun donne le meilleur de lui-même à tous les échelons. C’est particulièrement émouvant dans le contexte de la société actuelle, fragmentée, dans laquelle le sentiment d’appartenance est compliqué. Les gens font des paris plutôt sombres sur la fin de l’Europe. La société opéra perpétue au contraire une forme de joie, d’optimisme; elle parie que cet art qui a la réputation d’être un art du passé va continuer.

Alors oui, «L’Opéra» est mon film le plus ouvertement militant! Ha, ha! L’Opéra n’est pas une société idéale, mais une société démocratique. La démocratie vivante, ce n’est pas le consensus, mais le dialogue. Aujourd’hui, ce qui est désespérant, c’est l’abstention, les gens s’en foutent. Il y a un désintérêt de la politique. La politique, ce n’est pas la campagne présidentielle, c’est comment on décide de vivre ensemble.

– Au cours des mois passé au cœur de l’Opéra de Paris, avez-vous pris goût à l’art lyrique?

– J’ai pris goût à ce que j’ai filmé parce que j’ai assisté aux répétitions et pu rentrer petit à petit dans la musique. J’aime la Chanson du départ, d’Ibert, une ballade qui me semble plus proche du folk song que de l’opéra. J’apprécie l’énergie des Maîtres chanteurs.

Chez Schönberg («Moïse et Aron»), on entend déjà toute la musique du XXe siècle, le free-jazz, la techno. Je ne pense pas que j’écouterai de l’opéra à la maison, mais le film peut aider des gens à approcher une sorte d’énergie beaucoup plus punk que je ne le croyais. Il y a un truc un peu cinglé dans l’opéra, surtout de nos jours. C’est un art anormal. Tout est excessif, les chanteurs, la musique, la mise en scène… C’est très intimidant. Je comprends qu’on puisse entrer dans cette folie.


«L’Opéra de Paris», de Jean-Stéphane Bron (France, Suisse, 2017), 1h50

Avant-premières, en présence de Jean-Stéphane Bron: en collaboration avec «Le Temps», lundi 10 à Genève (Les Scala, 19h45) et mercredi 12 à Lausanne (Pathé Les Galeries, 18h et 20h30).

Egalement samedi 8 à Neuchâtel (Bio, 18h) et La Chaux-De-Fonds (Scala, 20h30), dimanche 9 à Delémont (Cinémont, 10h30) et Sainte-Croix (Royal, 17h30), mardi 11 à Fribourg (Rex, 18h).

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