Allumer son ordinateur, chez soi. Et suivre en direct un des événements-phares de l'été des festivals, retransmis depuis une grande scène lyrique européenne. Il y a quelques années, l'idée aurait fait sourciller certains; elle est aujourd'hui plus que jamais d'actualité, puisque deux rendez-vous majeurs de l'opéra se mettent à l'heure d'Internet. A Aix-en-Provence, le Zaïde de Mozart scénographié par Peter Sellars a attiré près de 50000 cyber-mélomanes, 10000 en live les 27 et 29 juin derniers, et un peu moins de 40 000 en VOD (vidéo à la demande) depuis lors. Un mois plus tard, le 27 juillet prochain, Bayreuth et ses Maîtres Chanteurs de Nuremberg investiront la Toile, dans le spectacle très controversé signé Katharina Wagner, arrière-petite-fille du compositeur allemand.

«Des milliers de personnes sont chaque année exclues des festivals parce qu'elles n'ont pas assez d'argent, ou parce qu'elles ne trouvent plus de billet. Je trouve ça dommage.» Pour Bernard Fouccroulle, directeur du Festival d'Aix-en-Provence depuis 2007, il s'agit de «continuer tout un processus d'élargissement d'audience, dont font aussi partie les tarifs éducatifs, les activités gratuites et les retransmissions télévisées.» Avec l'idée de promouvoir également des contenus moins médiatisés, autour des académies notamment, ou de rencontres avec les artistes.

Pour ce faire, Bernard Fouccroulle s'est adjoint les services de Medici.tv, une plate-forme dédiée à la musique classique qui s'est fait connaître en diffusant l'année dernière les concerts du Verbier Festival, en direct et en différé - l'offre est reconduite cet été. «L'efficacité des médias traditionnels (CD, DVD) est de plus en plus remise en question», s'inquiète Hervé Boissière, patron de Medici. Il faut savoir que le marché de gros a chuté de 23% au premier trimestre de 2008, tout répertoire confondu. «En plus, l'opéra est un truc élitiste. Les néophytes doivent pouvoir le désacraliser, abattre les barrières sociales.»

C'est le Metropolitan Opera de New York qui s'est penché le premier sur la question, il y a deux ans, en jouant sur un mode plus communautaire. La saison passée, l'opération «The Met: live in HD», a diffusé en direct et en haute définition La Fille du régiment de Donizetti dans 600salles de cinéma, touchant 900000spectateurs à travers 17 pays. Coût total: 1,5million d'euros, une somme pharaonique à l'échelle de la musique classique. «On s'appuie sur des modèles économiques très fragiles», reconnaît Hervé Boissière.

Si Medici met en ligne gratuitement les spectacles d'Aix ou les concerts de Verbier, qui restent ensuite accessibles entre 60 et 90jours, la donne est tout autre à Bayreuth, puisqu'il faudra débourser 50euros pour suivre en live la reprise des Maîtres Chanteurs. De plus, le nombre de connexions est limité à 10000, d'où la nécessité de réserver via le site internet des Festspiele. Mais pourquoi le temple de l'opéra allemand dicte-t-il de telles conditions, lui qui affiche complet plusieurs saisons à l'avance? «Une question technique», explique Alexander Busche, responsable médias et diffusion. Il évoque la nécessité de prévoir le nombre de cyber-spectateurs, et promet des conditions «particulièrement confortables, avec sept caméras télécommandées et invisibles.» Le résultat sera aussi projeté en ville de Bayreuth, via un écran géant. «Bien sûr, nous souhaitons partager avec le plus grand nombre l'héritage de Richard Wagner, poursuit Busche. Mais ce legs est très précieux, et notre objectif est de le promouvoir, pas de le disperser. Nous tenons à rester exclusifs.»

Des enjeux de taille, on l'a bien compris. Reste à savoir si l'opéra, celui des artistes lyriques et des métiers de la scène, y trouve aussi son compte. «C'est vrai, tout enregistrement visuel ou sonore inclut une certaine perte de qualité, concède Bernard Fouccroulle. L'exercice consiste à les compenser par des gains, comme la proximité avec l'action, ou la qualité du montage.» Un montage qui prend toujours le risque de dénaturer, à part quand il est réalisé en collaboration étroite avec le scénographe, ce qui était le cas pour Peter Sellars. Hervé Boissière s'enthousiasme: «Les metteurs en scène de sa génération ont souvent une forte culture audiovisuelle. A la première de Zaïde, il était dans le camion, devant les moniteurs, et opérait lui-même le choix des caméras. On aurait dit du Tarantino!»

Mozart va-t-il à l'avenir prendre l'habitude de s'acoquiner avec Quentin Tarantino? Bernard Fouccroulle, pour sa part, promet de rester vigilant. «Je vois un certain danger à ce que le spectacle vivant soit envahi par des questions médiatiques. Notre rôle de responsables culturels est de préserver l'essence irremplaçable, chaleureuse et humaine du théâtre.»