Scène

A l’opéra de Zurich, une première malgré l’absence de Kirill Serebrennikov

Le metteur en scène russe est assigné à résidence depuis plus d’un an. Il commente à distance par vidéo les répétitions menées par son assistant Evgeny Kulagin

L’œuvre du réalisateur russe Kirill Serebrennikov, assigné à résidence depuis plus d’un an, rayonne malgré son absence: son film Leto, sur la scène rock des années 1980 à Leningrad, a été acclamé au Festival de Cannes en mai. Tout comme son interprétation de Machine Müller au Deutsches Theater, un mois plus tard à Berlin. Et, ce dimanche, la première de sa mise en scène du Così fan tutte de Mozart aura bien lieu à l’opéra de Zurich.

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Ce n’était pas une évidence. Au moment de l’arrestation de Kirill Serebrennikov en août 2017, la pièce figurait déjà au programme de 2018. Alors, l’intendant de l’opéra, Andreas Homoki, n’imaginait pas pouvoir se passer de metteur en scène. Il se tient prêt à faire venir une autre production de l’opéra de Mozart, si l’artiste russe n’était pas relâché d’ici à février.

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Arrivé à ce délai, l’intendant fait volte-face. «Je ne pouvais pas laisser tomber cet homme que je considère innocent», explique-t-il. Kirill Serebrennikov est accusé notamment d’avoir pris de l’argent destiné à une production du Songe d’une nuit d’été que les autorités lui reprochent de n’avoir jamais réalisée, malgré des preuves – critiques théâtrales, vidéos – qui disent le contraire. «C’est absurde, de la désinformation pure et simple», souligne Andreas Homoki.

Accusé de détournement de fonds publics, Kirill Serebrennikov risque 10 ans de prison. La scène artistique internationale dénonce un procès politiquement motivé. Il y a un an, une pétition réclamant sa libération, adressée à la chancelière allemande Angela Merkel à l’initiative du metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, avait réuni 54 477 signatures, dont celles de Cate Blanchett, Sophie Calle ou encore Lars von Trier.

Mise en scène à distance

Depuis sa retraite forcée, Kirill Serebrennikov ne se contente pas d’attendre ses audiences. Il travaille sans relâche, même à 2500 kilomètres de distance. A Zurich, il a passé le témoin à son assistant, le danseur Evgeny Kulagin, 37 ans, qui mène les répétitions depuis six semaines. Lorsqu’il estime qu’une scène a été suffisamment travaillée, Evgeny Kulagin la filme et envoie la vidéo via internet à l’avocat de Kirill Serebrennikov, qui la transmet à son client sur une clé USB.

C’est la seule courroie de transmission avec le monde extérieur du metteur en scène, qui a le droit d’utiliser un ordinateur, mais pas internet, ni le téléphone. «Il voit chaque scène et envoie ses commentaires détaillés», raconte Evgeny Kulagin, rencontré peu avant une répétition sur les bords de la Limmat. A quelques jours de la première, près de 40 vidéos ont fait le voyage entre Zurich et Moscou. «Heureusement, nous avions préparé ensemble chacune des scènes avant son arrestation», souligne Evgeny Kulagin.

Kirill Serebrennikov figure parmi les réalisateurs les plus en vue de la scène contemporaine russe. Il s’est fait connaître en prenant la tête du Centre Gogol sous la présidence de Dmitri Medvedev, à une période où l’élite cherchait à moderniser la culture. En 2011, le metteur en scène reçoit un des fonds pour mettre sur pied Platforma, un pôle d’art contemporain mêlant danse, musique et multimédia. C’est ce projet qui se trouve au cœur des accusations aujourd’hui.

Pour la journaliste et critique de théâtre russe Marina Davydova, c’est clair: le Kremlin compte faire un exemple du «cas» Serebrennikov pour donner un avertissement à l’ensemble du milieu culturel. Le metteur en scène né en 1969 représente un «symbole de la modernisation de l’art en Russie», explique-t-elle dans un article du magazine de l’opéra de Zurich. Le mouvement d’avant-garde libérale qu’il incarne dérange. Sa vision du monde ne correspond plus à l’image que le pouvoir souhaite donner de la Russie.

Tournant conservateur en 2012

Ulrich Schmid, professeur à l’Université de Saint-Gall, spécialiste des pays slaves, identifie «un tournant» en 2012, année où Vladimir Poutine est élu pour la troisième fois. Le pouvoir ne mise plus sur la modernisation, mais sur la préservation des valeurs conservatrices. «Et l’art fait clairement partie des outils mis au profit de la stratégie sécuritaire nationale du gouvernement. Le Ministère de la culture privilégie toute forme d’expression qui contribue aux sentiments patriotiques et met en valeur l’histoire d’une Russie héroïque.»

La pression est d’autant plus grande sur le théâtre, qui ne peut se passer de subventions publiques. «Les autorités usent de moyens indirects pour s’en prendre à un artiste qui les dérange, comme une erreur de comptabilité. Or les lois dans le théâtre sont si strictes qu’il ne faut pas chercher longtemps pour trouver une infraction.»

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Le chercheur cite un épisode révélateur de la nervosité des autorités autour de Kirill Serebrennikov: sa mise en scène du ballet inspiré de la vie de Rudolf Noureev, dans laquelle il ne dissimule pas l’homosexualité du danseur étoile, a été retirée du programme du prestigieux Théâtre Bolchoï en juillet, avant son arrestation. Puis la première a finalement eu lieu en décembre 2017, en présence du porte-parole du président Poutine, Dmitri Peskov. Mais sans son auteur.

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