Stupéfiants

L’opium en Chine, une histoire à rebours

Drogue chinoise ici, drogue étrangère en Chine, quelle est la relation réelle que le pavot a nouée avec l’Empire du Milieu finissant? Un livre passionnant se penche sur cette question

Genre: Histoire
Qui ? Xavier Paulès
Titre: L’Opium
Une passion chinoise (1750-1950)
Chez qui ? Payot, 312 p.

Les rapports des sociétés avec leurs drogues n’ont jamais été simples. Celui de l’opium avec l’histoire chinoise a souvent été réduit à des images simplistes et opposées. Drogue chinoise pour les intellectuels qui y goûtent à la fin du XIXe siècle en Occident avec des frissons exotiques, il est vu en Chine comme un produit étranger, qu’il a fallu deux guerres – dites, justement, de l’opium – pour imposer sur le territoire de l’Empire.

Cette dernière vision sert de socle à une historiographie héroïque des sursauts nationaux par lesquels la Chine réussit finalement à éradiquer l’ennemi dans les années 50 sous la houlette de Mao Tsé-toung.

Les deux images ne sont pas seulement fausses, elles occultent une histoire riche, plurielle et porteuse de leçons d’une extraordinaire modernité. C’est ce que s’attache à montrer le sinologue Xavier Paulès dans un livre passionnant où sont ébranlées nombre d’idées reçues.

Oui, montre-t-il, l’opium fait l’objet en Chine d’un véritable engouement dans les dernières années du XIXe siècle. Mais cet engouement, très largement distribué sur le plan géographique, ne touche qu’une minorité, inférieure à 10% de la population. Et surtout, il n’équivaut pas à un état de dépendance généralisée: la grande majorité des fumeurs reste du bon côté de la drogue, utilisée comme un moyen de délassement et objet de pratiques sociales diversifiées qui ne sont pas sans rappeler celles liées à la même époque à la consommation d’alcool en Occident.

Les causes de ce succès sont multiples: l’existence d’une offre, imposée par les armées britanniques, ne suffit pas à tout expliquer. Une production indigène y préexistait et va rapidement prendre le relais. Le développement d’une société toujours plus axée sur la promotion par le mérite, la concurrence et des espoirs d’ascension sociale souvent déçus pourrait aussi avoir suscité un besoin accru d’apaiser artificiellement les frustrations.

De même, les conséquences du boom de l’opium doivent être nuancées. Si c’est clairement pour améliorer une balance commerciale très déficitaire en raison de ses importations de soie, de porcelaine et de thé chinois que la Couronne britannique est soucieuse d’écouler la production indienne dans l’Empire du Milieu, l’effet réel de ses ventes est inférieur à celui ressenti à Pékin. La quantité d’argent en circulation diminue effectivement mais c’est autant en raison de la baisse de l’offre de métal venue des colonies britanniques d’Amérique que des achats d’opium.

Ce sont les craintes suscitées par cette raréfaction, bien plus qu’un quelconque souci de santé publique, qui suscitent la première réaction, mise en œuvre à partir de 1906 sous le nom de Plan de dix ans. Précédée de débats d’une étonnante modernité entre partisans de l’interdiction et de la légalisation – qui parlent déjà de «mettre un terme aux dommages»… –, elle mêle finalement les instruments des deux approches. Permis – temporaires – de fumer, fermeture des fumeries, réduction progressive des cultures s’avèrent, estime Xavier Paulès, beaucoup plus efficaces qu’on ne l’a dit. La campagne réussit notamment à mobiliser une société civile émergente qui voit dans la drogue le symbole des tares de la Chine impériale déclinante.

Cette dernière s’éteint sur ce succès. Le plan suivant, appliqué à partir de 1935 par le gouvernement nationaliste (Guomindang) capitalise sur ce sentiment. Il concrétise la montée en puissance du pouvoir étatique, construit notamment sur les revenus du monopole d’Etat constitué pour distribuer l’opium dans sa phase d’extinction. Toujours présente mais plus rare, la drogue est désormais unanimement condamnée, ce qui contribuera au succès de la dernière campagne, menée avec toute la force de frappe de la République populaire de Chine. Succès qui doit toutefois, lui aussi, être relativisé: l’opium ne disparaît pas entièrement et de nouvelles cultures feront leur apparition à l’occasion de la Révolution culturelle…

Publicité