Un homme affalé sur trois chaises. C'est Wotan, dieu des dieux, endormi dans un sommeil profond. La pièce - trois murs blancs, une fenêtre-lucarne - reflète les parois de son esprit. Car rien n'est réel: tout est illusion, fantasmagorie, cauchemar. L'Or du Rhin, selon Stéphane Braunschweig, commence par un mauvais rêve. En renonçant à l'amour, le nain Alberich a subtilisé l'or, symbole de la toute-puissance, aux Filles du Rhin. Or ce nain, aussi repoussant soit-il, est le double, la face que Wotan refuse de voir et qu'il matérialise dans un rêve qui le dépasse.

Manuel de psychologie? Tout opéra de Wagner requiert une préparation en amont. Stéphane Braunschweig et ses associés le savent, qui livrent des clés (un peu grosses) en juxtaposant les visages d'Alberich et de Wotan projetés par vidéo interposée. Lundi, à une heure du matin, le public d'Aix-en-Provence a applaudi L'Or du Rhin, premier volet d'une Tétralogie échelonnée sur quatre ans. Il a surtout salué la prestation des Berliner Philharmoniker, déployant des trésors de couleurs sous la baguette leste et pulpeuse de Simon Rattle. Malgré l'acoustique sèche du Théâtre de l'Archevêché, les cordes gorgées de sève, les bois fruités, les harpes cristallines montrent combien le chef britannique comprend cette musique. Et si la messe est loin d'être dite (L'Or du Rhin constitue le Prologue des trois journées à venir), l'association entre Stéphane Braunschweig et Simon Rattle s'annonce prometteuse.

Certes, la mise en scène n'est pas exempte de facilités. Il y a du déjà-vu, chez ces cadres et hommes d'affaires engoncés dans leur costume-cravate. Wotan pourrait être le patron d'une PME qui, après avoir bâti son empire, doit en payer les frais. On assiste ainsi au déclin d'un enfant gâté. A la fin de l'opéra, cet enfant posera la tête sur l'épaule d'Erda, déesse mère surgie des entrailles de la terre pour arrêter Wotan dans sa course folle au pouvoir. Il n'a toujours pas grandi, malgré son âge, si ce n'est qu'il prend désormais conscience de sa vulnérabilité et de son crépuscule inexorable.

Car Wotan, dans l'esprit de Stéphane Braunschweig, n'est qu'un doux rêveur. Plus humain que tout humain, il est ce borgne assoiffé d'idéaux qui ne cadrent pas avec la réalité. La vidéo (bancs de nuages) mime l'immatérialité de ses rêves. Dommage qu'elle ne soit pas exploitée plus à fond. On croirait voir les images de Bill Viola (rayons qui transpercent la surface de l'eau dans la première scène) sans la portée initiatique. On regrettera aussi qu'en élaguant la part de mythologie dans l'opéra (Fafner et Fasolt ne sont plus des géants, mais des entrepreneurs munis d'attachés-cases), le fantastique passe à la trappe. Seul Loge (Robert Gambill), vêtu d'une robe de travesti, détonne.

La direction d'acteurs sauve les quelques baisses de régime. Le duo entre Wotan et son épouse Fricka, la détresse d'Alberich proférant la malédiction de l'anneau avec une charge terrifiante, les prouesses de Loge jouant avec le feu, sont les points forts d'un spectacle qui, en visant la clarté, verse parfois dans un certain simplisme. Mais les acteurs sont bons. Dale Duesing n'a d'ailleurs que ses mimiques pour compenser ses faiblesses vocales. Voix d'ébène, quelque peu voilée et usée par le temps, Sir Willard White illustre les fêlures de Wotan. Lilli Paasikivi campe une Fricka aux nuances riches et subtiles, Burckhard Ulrich fait une courte et excellente apparition en Mime. Et tant pis si Mireille Delunsch, enfiévrée, pareille à elle-même dans ses poses de tragédienne, se casse un peu les dents dans l'aigu.