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«L’Oragé», une ode à la liberté de créer, d’aimer et d’écrire

Douna Loup a écrit «L’Oragé», l’un des romans les plus étonnants de cette rentrée. La Genevoise ose une langue poétique qui s’affranchit des règles. Elle est en piste pour le Prix Wepler

Livres Douna Loup a écrit «L’Oragé», l’un des romans les plus étonnantsde cette rentrée

La Genevoise ose une langue poétique qui s’affranchitdes règles. Elle est en piste pour le Prix Wepler

Au café Remor, sur la place du Cirque, à Genève, Douna Loup nous attend à une table, sur la gauche, près de la fenêtre. La Genevoise de 33 ans a écrit l’un des romans les plus étonnants de cette rentrée, l’un des plus beaux aussi. L’Oragé raconte la jeunesse de deux poètes malgaches de l’entre-deux-guerres, Jean-Joseph Rabearivelo et Esther Razanadrasoa, et à travers eux, par eux, Douna Loup signe une ode à la liberté de créer, à la liberté d’aimer, à la liberté d’écrire. Pour dire les débuts de ces deux poètes, pour dire l’île rouge, pour dire l’apprentissage de l’amour et des mots, elle invente une langue trempée d’étoiles et de sueur, une langue qui n’a pas peur de s’écarter des règles et de vagabonder vers la poésie. Parmi les prix littéraires parisiens, il en est un qui a pour spécialité de repérer les talents qui osent et qui a acquis une réputation d’excellence pour cette raison même, c’est le Prix Wepler. Pour l’édition 2015, les jurés ont sélectionné douze romans, L’Oragé est l’un d’eux. L’annonce du lauréat est prévue le 9 novembre.

Douna Loup parle sottovoce. On devine qu’elle préfère écouter les histoires des autres et les écrire plutôt que de s’étendre sur la sienne. «C’est comme ça que j’ai écrit mon premier livre, en écoutant l’histoire d’un migrant qui avait fui le régime de Mobutu», rappelle-t-elle. Deux ans d’écoute pour accoucher de Mopaya, récit d’une traversée du Congo à la Suisse en 2010, cosigné avec le protagoniste du récit, Gabriel Nganga Nseka. Douna Loup a d’abord été écrivain public. «L’écriture prenait de plus en plus de place dans ma vie. Je me suis dit que c’était une façon d’essayer d’en vivre.» Elle a mis des annonces dans les journaux, les magazines, proposant d’écrire les vies des autres. «A l’époque, je n’osais pas inventer une histoire.» Se souvient-elle du jour où elle a osé? Oui, très bien. Mais avant cela, revenons en arrière. A l’enfance, près de Dieulefit, dans la Drôme.

Douna a trois ans quand la famille quitte Genève pour une maison dans la campagne drômoise. C’est-là que ses parents, Katia et Jean Larvego, ont installé Les Bamboches, leur compagnie de marionnettes. Douna et sa sœur sont le premier public des spectacles qui naissent et se montent là, avant de sillonner les festivals, les écoles, en France, en Suisse et au-delà. Les petites filles dessinent et peignent à leur guise dans le grand atelier que l’on imagine débordant de marionnettes, de tissus, de maquettes. Les costumiers, les musiciens essayent, répètent. Les spectacles s’inventent sous leurs yeux. «Enfant, j’aspirais à plus de normalité. Je me disais qu’une fois grande, j’aurai un métier régulier qui assure avant tout un revenu stable. J’ai vécu de près l’incertitude financière. Avec le recul, je réalise combien cela m’a apporté d’être entourée de gens qui faisaient et qui font toujours ce qu’ils aiment. Cela m’a donné une grande confiance, la force de croire en ce que l’on fait.»

Vers 13 ans, Douna se met à tenir un journal régulier. A 18 ans, elle écrit des nouvelles. Après son bac à Valence, elle s’inscrit en sociologie à l’Université de Montpellier. Arrête au bout de six mois. Elle décide de partir, loin. Madagascar s’impose. Pour le nom, pour l’inconnu total. Elle travaille six mois là-bas pour une ONG. Elle donne des cours de français dans une prison pour jeunes à Antananarivo. Puis travaille dans un dispensaire. Elle assiste aux naissances, aux agonies. «J’ai été très frappée par l’atmosphère qui régnait autour d’une vieille femme qui était en train de mourir. Le recueillement n’empêchait pas la vie de continuer. Les femmes jouaient aux cartes, on riait.»

Retour à Genève, à Puplinge exactement. Douna écrit. L’écriture prend même de plus en plus de place. Devenue maman à 22 ans, elle écrit toujours. Passée l’expérience d’écrivain public, elle se porte candidate pour le Prix Studer Ganz, qui permet à douze jeunes auteurs de participer à des ateliers d’écriture à l’Arc Romainmôtier. Les écrivains Noëlle Revaz et Antoine Jaccoud y transmettent leur savoir-faire. C’est le déclic pour Douna Loup. «Cela faisait dix ans que j’écrivais. J’ai senti dans ces ateliers que toutes ces années m’avaient permis de défricher le terrain et de trouver une voix qui soit la mienne.»

C’est à Romainmôtier qu’elle commence ce qui deviendra son premier roman, L’Embrasure. La consigne à l’atelier était d’écrire sur la chasse. Elle écrit le monologue d’un jeune chasseur, à la première personne. «J’ai eu envie de me glisser dans sa peau. Je m’en sentais proche par son amour de la nature, mais très éloignée par son rapport à la violence.»

Entre-temps, sa deuxième fille est née. Douna Loup prend l’habitude d’écrire pendant les siestes. L’Embrasure est terminé en quatre mois. Elle envoie son manuscrit aux principaux éditeurs français. Et choisit Loup comme nom de plume, «pour la sonorité. Et puis, dans «Loup», il y a ce contraste entre un son doux et un sens sauvage voire violent. J’aime bien cela. Le loup est aussi un personnage de conte et les contes ont cet art de mêler le doux au cruel.»

Gallimard la repère tout de suite. C’est Mercure de France, maison du groupe, qui l’éditera et qui reste aujourd’hui l’éditeur de la Genevoise. Ce premier roman ne passe pas inaperçu. Journaux français et suisses saluent une voix étonnamment mûre et originale pour un premier roman. Plusieurs prix concrétisent cet accueil: Prix Dentan, Prix Schiller Découverte, Prix Senghor du premier roman, etc.

«Ce n’était pas facile de passer de la discrétion la plus totale à cette mise en lumière. Il m’a fallu du temps pour retrouver un espace où je me sentais libre.» Pour son deuxième roman, Les Lignes de ta paume , elle tend l’oreille au récit d’une peintre octogénaire et compulsive, Linda, qui vit dans un enchevêtrement de toiles au boulevard Carl-Vogt, à Genève.

En 2013, elle décide avec son mari de partir rejoindre l’océan. Ce sera la campagne à côté de Nantes. Pour y construire une maison. Avec un grand atelier où les filles pourront dessiner et peindre à leur guise. L’océan tient une place à part dans L’Oragé . Il accueille, il appelle. Il régénère. L’énergie puissante qui se dégage du roman vient peut-être de lui, de cette façon de baigner les mots, de Nantes à Antananarivo.

«Ce n’était pas facile de passer de la discrétion la plus totale à cette mise en lumière»

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