Quel est le comble pour un plombier? Fuir comme un tuyau percé et ne pas assumer ses responsabilités. De là à dire que ça fait de lui un père idéal, il n’y a qu’une clé à molette que le Belge Philippe Blasband n’hésite pas à tourner. Tuyauterie, sa pièce à l’affiche du Théâtre de L’Orangerie, à Genève, est joyeuse, potache et plus profonde qu’il n’y paraît. A travers la rencontre entre un plombier candide et une psy remontée, l’auteur parle de solitude, de snobisme inversé et de poids à porter. Une tonne d’encombrements existentiels que les comédiens Tania Garbarski et Charlie Dupont vidangent avec une belle vivacité.

Pourquoi, mais pourquoi donc, le plombier incarne-t-il l’idéal sexy? «Parce qu’il s’occupe de trous, de tuyaux à déboucher et qu’il est habile de ses mains, ultra-précis. Et aussi parce qu’il vient dans ta maison, sous ton évier, qu’il se met à genoux à tes pieds», répond mon voisin de travée. La pièce de Philippe Blasband confirme ce trait et va encore plus loin. Si le plombier est plébiscité par le public féminin, c’est non seulement parce qu’il a du toucher et de la disponibilité, mais aussi parce qu’il est solide, solaire et qu’il ne doute pas de lui du soir au matin. Marre de ces hommes doués, mais qui n’arrêtent pas de pleurnicher, s’exclame la cliente épuisée. Ras-le-bol de ces génies ombrageux qui font de leurs épouses des machines à rassurer! Philippe Blasband s’insurge et il a raison: bien trop d’hommes prennent leur femme pour des infirmières et les jettent dès qu’elles souhaitent exister.

Un mal du siècle

Mais encore? Que dit encore ce duo pour canapé ou plutôt pour tuyaux qui, mardi, a fait s’esclaffer le public de L’Orangerie? Que lorsqu’on imagine être le champion de la déveine, on peut toujours trouver plus malheureux que soi. D’où le concours du pire entre le plombier encore collé aux jupes de sa mère à 40 ans et la cliente qui a raté sa vie, professionnelle et privée. Passage truculent où la belle raconte comment elle a volé dans les grands magasins pour attirer l’attention, tandis que le plombier confesse fêter seul son anniversaire et prendre les files les plus longues dans les supermarchés pour se sentir moins abandonné. L’air de rien, l’auteur pointe un mal du siècle, cette ultra moderne solitude dont beaucoup souffrent en secret.

Et il y a encore cette jolie idée du snobisme inversé. D’ordinaire, entre une psy et un plombier, on imagine bien qui pourrait snober l’autre. En fin connaisseur de la société, Philippe Blasband observe que le psy, vite taxé de nombriliste, est plus généralement méprisé que le plombier dont on ne peut douter de l’efficacité. L’auteur répare l’impair et confie à son personnage féminin un plaidoyer musclé. En fait, dit-elle, on pratique le même métier. On nettoie. La tête ou les conduits. Mais aucun n’est supérieur à l’autre. C’est dit.

Pour défendre un texte aussi coloré, mieux vaut avoir des comédiens charpentés. Tania Garbarski et Charlie Dupont, ensemble à la ville et parents de deux filles, ont le profil de l’emploi. Voix rauque et physique appétissant, la comédienne ne craint pas les coups de gueule et les coups de dent. Oeil malin et moustache frémissante, le comédien joue plus décalé, mais sans rien lâcher. Mardi, quelques passages étaient trop en force, trop marqués. Pas besoin: entre le texte articulé et la belle présence des acteurs belges, cette «Tuyauterie» siphonne les esprits sans plomber.

Tuyauterie, jusqu’au 23 juillet, Théâtre de l’Orangerie, Genève, 022 700 93 63